Une chaîne aber­rante

Publié paru le 14 mars 2019

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Une chaîne aber­rante

Par Luc Garcia

Il y a eu l’histoire média­tique et les échecs de la Justice – ces échecs, mul­tiples, ont été por­tés par des noms, asso­ciés à des fonc­tions qui ont patiné plus ou moins, sou­vent plus que moins, comme une bous­sole affo­lée pour tou­jours devant la phrase répé­tée comme un disque : pieds et poings liés dans la Vologne ; le 16 octobre 1984, l’affaire Grégory.

Un coup de ton­nerre en automne venait inter­pré­ter le petit bout de la lor­gnette qui sem­blait n’avoir jamais existé, tant qu’une telle affaire n’avait pas fran­chi les murs à l’intérieur des­quels des enquê­teurs vaquaient, incon­nus ano­nymes à leurs occu­pa­tions.

Car il y avait un détail bizarre. En 1984, dans cette par­tie de la France un peu loin de Paris, avec ses forêts, ses neiges, ses der­nières usines, une manie était deve­nue mon­naie cou­rante : le har­cè­le­ment télé­pho­nique. À cette époque, le télé­phone filaire, celui en ébo­nite qui son­nait bruyam­ment, est arrivé chez l’habitant – depuis peu, moins de dix ans, guère plus. Les parents de Grégory, on se le rap­pelle, étaient assaillis par un dénommé « cor­beau ». Faute de mieux, l’oiseau conve­nait bien et son inti­tulé était com­mode pour que déboulent l’œil sombre et la voix croas­sante éraillée. Or, le cor­beau n’était pas seul dans la val­lée. Lorsque les enquê­teurs se pen­chèrent sur cette pra­tique au moment de l’enquête, ils furent débor­dés. Il exis­tait des dizaines de cor­beaux, de coups fils ano­nymes en coups de fils ano­nymes, sans dis­con­ti­nuer, chez à peu près tout le monde. Être cor­beau et être appelé par un cor­beau était simi­laire. La val­lée bai­gnait dans l’agressivité de cette pra­tique. Après l’affaire, ce fut fini, le cor­beau plu­ra­lisé s’est tu quelques années après, pour dis­pa­raître pour tou­jours. Mais en réa­lité, cha­cun est reparti habi­ter la même mai­son qu’il occu­pait la veille du meurtre.

Il y avait donc eu une chaîne.

Reprenant un mot de Lacan, nous pour­rions dire qu’elle était aber­rante et nous appuyer sur cette pré­ci­sion qu’il apporte la concer­nant, pro­ba­ble­ment pour en extraire la sub­stance jusque dans sa tex­ture même sur un com­ment se passent les choses lorsqu’elles sont encap­su­lées dans le véhi­cule d’une parole : « J’ai à poser à quelqu’un d’autre le pro­blème d’une situa­tion vitale où il y a toutes les chances qu’il achoppe éga­le­ment, de telle sorte que ce dis­cours fait un petit cir­cuit où se trouvent pris toute une famille, toute une cote­rie, tout un camp, toute une nation ou la moi­tié du globe. Forme cir­cu­laire d’une parole qui est juste à la limite du sens et du non-sens, qui est pro­blé­ma­tique. »[1] Avec l’affaire Grégory, nom­mée ainsi comme on don­ne­rait une marque défi­ni­tive à la chaîne infer­nale, on a eu l’impression d’une sau­va­ge­rie nou­velle, mais on a aussi eu l’impression qu’il n’y avait rien de neuf – cela, tou­te­fois, ne se disait pas, comme si pré­ci­sé­ment de le savoir, il ne fal­lait pas le répé­ter pour le conti­nuer.

Ce que pointe Lacan est la néces­sité même de la chaine bou­clée en son inté­rieur : y être pris et la pour­suivre sont du pareil au même. En cela, la mort de Grégory n’a rien ouvert, à la sur­prise géné­rale des chro­ni­queurs du moment et pour ceux d’après aussi bien. On pour­rait tou­jours cher­cher : les méchants les gen­tils, c’étaient les gen­tils les méchants.

On comp­te­rait les morts, car ils feraient évè­ne­ment, les assas­si­nats, les règle­ments de compte, tous ceux qui ont laissé leur peau dans l’affaire qui concluait, plu­sieurs décen­nies durant, la fin du xxsiècle. On se rap­pel­le­rait par­ti­cu­liè­re­ment deux juges d’instruction. Le pre­mier sui­cidé, le second mort d’un acci­dent car­diaque alors qu’il n’était pas loin de dénouer l’énigme, dit-on.

Mais l’énigme a sub­sisté en fait, et sub­siste encore. Qui donc fallait-il être pour que l’enfant soit mon­tré dans un pré­sent éter­nisé, avec son sou­rire d’enfant pour dire qu’il man­que­rait à tous, une fois qu’il était mon­tré donc absent ? Les meilleures rai­sons ne pou­vaient être invo­quées, la conclu­sion était maigre mais réelle : il était sans défense. Certes.

Or, par lui, quelque chose était visé, en ceci que lui pro­dui­sait pour cha­cun de quoi se sen­tir visé au-delà même de son image : Grégory, enfant, était le nom d’une jouis­sance bizarre qui devait conti­nuer. Il n’y aurait plus même pos­si­bi­lité pour lui de se don­ner à pour­suivre cela, cela qui du reste n’avait pas de nom mais fonc­tion­nait de lui-même ; les petites riva­li­tés intes­tines et les ratés entre géné­ra­tions. La morale n’y pour­rait rien. Les ailes cou­pées en plein vol, ce vol-là de cette vio­lence qu’il fal­lait tou­jours conti­nuer. La vio­lence, ce nom qu’on donne si sou­vent à l’aberration que pointe Lacan.

Sans Grégory, il n’y aurait plus de viseur en embus­cade, plus de vio­lence non plus, sup­po­sé­ment donc. On a conti­nué de par­ler psy­cho­lo­gi­que­ment vôtre, pro­dui­sant un déca­lage invrai­sem­blable entre l’acte et sa cause (l’orgueil du père qui réus­sis­sait socia­le­ment, la preuve avec le pavillon acquis trop jeune ; la pas­sion de la mère, la preuve, là par contre c’était Duras et sa lec­ture toute sociale) – à cette nuance près qui n’est pas seule­ment acces­soire, que l’acte n’eut jamais de nom asso­cié, sauf le des­crip­tif d’une pro­cé­dure. La pointe ultime de la vio­lence réus­sie. Soit il était tué, soit il était au ser­vice de la vio­lence dans sa forme cir­cu­laire qui le dépas­se­rait comme elle dépasse cha­cun, sem­blaient dire les com­man­di­taires du meurtre.

Alors, on se demande bien : l’enfant avait été comme une néces­sité, il est devenu un opé­ra­teur logique. On dit sou­vent cela – un man­tra peut-être comme tel : l’enfant vient tou­cher ce qu’il y a d’insupportable, ce en quoi il serait donc violent. Mais en vrai, de le répé­ter, on ignore qu’il s’agit pour lui d’une solu­tion à laquelle il n’échappe pas. L’insupportable en ques­tion que l’enfant vient tou­cher est d’abord incons­cient. On ne tend pas un micro à l’insupportable pour qu’il vienne se dire ; l’enfant est tou­jours violent à ce titre. C’est l’inconscient en ceci qu’il est dis­cours du maître. Il est insup­por­table en ceci encore qu’il est monté en épingle comme un dia­mant sur un cha­ton, néces­saire into­lé­rable pour défi­nir l’intolérable même. L’enfant et la vio­lence ne se dis­tinguent plus, il doit être pris dans la boucle, enfermé dans le cloaque. C’est cela l’insensé de l’affaire : ce n’est pas l’innocence d’un ange qui fut attra­pée dans le sur­saut du geste cri­mi­nel, c’est l’image figée des jour­naux qui est venue bou­cher sa vio­lence intrin­sèque ; la tienne, la mienne, la sienne, la nôtre. Maintenant, on conti­nue de tour­ner pareil, mais sans lui, et tout conti­nue comme ça.

Seuls les parents de Grégory sont par­tis de la val­lée pour loger, avec un nom d’usage modi­fié, dans le sud de la région pari­sienne. Ils eurent d’autres enfants, et se sont extraits des aber­rantes sour­noi­se­ries. On ne saura donc pas ce qui les a pous­sés à cette exclu­sion confon­dante par bien des aspects.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théo­rie de Freud et dans la tech­nique de la psy­cha­na­lyse, texte éta­bli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 112.

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