Une réponse poli­tique

Publié paru le 3 décembre 2018

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Une réponse poli­tique

Par Michel Héraud

En 2005, les rap­ports du député Jacques-Alain Bénisti sur « La pré­ven­tion de la délin­quance »1 et celui de l’Inserm « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent »2 mobi­li­sèrent l’opinion et les pro­fes­sion­nels concer­nés pour reje­ter mas­si­ve­ment cette ten­ta­tive de pré­dire une déter­mi­na­tion de la vio­lence chez le jeune enfant sup­po­sée se retrou­ver à l’adolescence puis à l’âge vie adulte. Cette visée pré­dic­tive au ser­vice d’une poli­tique sécu­ri­taire était une réelle menace et a mobi­lisé plus de 180000 signa­taires dans une péti­tion, Le gou­ver­ne­ment a retiré l’article sur le dépis­tage pré­coce du pro­jet de loi « Prévention de la délin­quance » et a renoncé à l’idée d’un car­net de com­por­te­ment dès la mater­nelle.

Dans l’ouvrage col­lec­tif Pas de O de conduite pour les enfants de 3 ans !3  des pédo­psy­chiatres, pédiatres, des pro­fes­sion­nels de la petite enfance expri­maient leur volonté de défendre leurs pra­tiques et leur expé­rience. Il s’agissait de s’opposer à la pous­sée cognitivo-comportementaliste et à l’immixtion de poli­tiques sécu­ri­taires dans les pra­tiques soi­gnantes, édu­ca­tives et d’actions sociales. Cet ouvrage montre que la vio­lence est fon­da­men­ta­le­ment conçue comme un mes­sage, comme l’expression d’une souf­france à prendre en compte dans un envi­ron­ne­ment et une évo­lu­tion en deve­nir.

Le signi­fiant « trouble » est devenu un signi­fiant maître de notre époque. Il ne fai­sait pas de doute pour le légis­la­teur et ses experts que « l’enfant violent » était une entité qui exis­tait pour affir­mer leur concep­tion scien­tiste du « trouble des conduites ». On peut voir, à la lec­ture du rap­port de l’Inserm, que les experts sup­po­saient dans un trouble des conduites, un désordre, un com­por­te­ment aso­cial où pré­do­mi­nait une dimen­sion ségré­ga­tive, défi­ci­taire.

Plus de dix ans après, Internet four­mille de sites où l’on nous indique com­ment faire pour conte­nir le com­por­te­ment violent des enfants.4 Les méthodes com­por­te­men­tales y ont une grande place, la « dis­ci­pline posi­tive » avec ses tableaux de com­por­te­ments semble avoir du suc­cès ! Les enfants rentrent de l’école en disant « aujourd’hui, j’ai eu un « rouge » ou un « vert ». Plus rien à voir avec les « bons points » d’avant qui venaient gra­ti­fier l’enfant pour son tra­vail. C’est le com­por­te­ment de l’enfant qui est constam­ment sous sur­veillance. Des vidéos de séances de coa­ching nous montrent l’efficacité des conseils pro­di­gués aux parents désem­pa­rés. Elles mettent au pre­mier plan l’agressivité plu­tôt que la vio­lence. L’instrumentalisation que ce plan annon­çait est deve­nue effec­tive.

Au regard de cela, le texte de J.-A. Miller « Enfants vio­lents » apporte une réponse poli­tique, dé-ségrégative. Il peut être entendu comme une inter­pré­ta­tion adres­sée à ceux qui ont com­battu le pro­jet du légis­la­teur mais plus fon­da­men­ta­le­ment comme une réponse aux experts de l’Inserm, aux com­por­te­men­ta­listes.

Il remet en ques­tion sans la reje­ter l’idée selon laquelle la vio­lence est un symp­tôme. J.-A. Miller reprend l’enseignement de Freud dans Inhibition, symp­tôme et angoisse : « Le symp­tôme serait le signe et le sub­sti­tut d’une satis­fac­tion pul­sion­nelle qui n’a pas eu lieu »5. Il en déduit que la vio­lence est une satis­fac­tion qui advient, non refou­lée. Le sujet appa­raît pris dans une satis­fac­tion pul­sion­nelle qui n’est pas bor­dée par la voie symp­to­ma­tique. La for­ma­tion du symp­tôme est la consé­quence d’un refou­le­ment. « La ran­çon de ce pro­ces­sus, le résul­tat du pro­ces­sus de refou­le­ment, comme s’exprime Freud, est pré­ci­sé­ment le symp­tôme […] comme signe et sub­sti­tut d’une jouis­sance non adve­nue. Autrement dit, la léga­li­sa­tion de la jouis­sance se paye de la symp­to­ma­ti­sa­tion. L’être humain comme par­lêtre est voué à être symp­to­ma­tique. »6 Cette solu­tion du refou­le­ment per­met de tenir à dis­tance la satis­fac­tion directe mais elle ne rend pas compte de la vio­lence qui habite l’être humain.

Un des apports majeurs du texte J.-A. Miller est de mettre en évi­dence la source pul­sion­nelle de la vio­lence. Il nous donne un repère per­met­tant de nous orien­ter : « la vio­lence n’est pas un sub­sti­tut de la pul­sion, elle est la pul­sion. Elle n’est pas le sub­sti­tut d’une satis­fac­tion pul­sion­nelle. La vio­lence est la satis­fac­tion de la pul­sion de mort. »7 Pour la psy­cha­na­lyse d’orientation laca­nienne, l’enfant freu­dien, comme tout sujet, est confronté aux effets de la pul­sion de mort et cherche à y parer. Il n’est pas pour autant un être aso­cial, déviant dont il fau­drait se méfier à tout ins­tant !

Michel Héraud

Notes   [ + ]

1. Cf. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/064000294.pdf
2. Cf. Expertise col­lec­tive de l’Inserm, « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent », www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/140/expcol_2005_trouble.pdf?sequence=1
3. Collectif, Pas de O de conduite pour les enfants de 3 ans, édi­tions Eres, 2006.
4. Quelques exemples : www.soinsdenosenfants.cps.ca/handouts/tips_for_positive_discipline ; www.magicmaman.com/,video-coaching-parental-3-outils-pour-se-faire-obeir-de-son-enfant,2006339,2170946.asp, www.troubledecomportement.com
5. Freud S., Inhibition symp­tôme et angoisse, Paris, PUF, 1978, p. 7.
6. Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 201, p. 198.
7. Ibid, p. 200.

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Notes   [ + ]

1. Cf. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/064000294.pdf
2. Cf. Expertise collective de l’Inserm, « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent », www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/140/expcol_2005_trouble.pdf?sequence=1