Violence entre les murs

Publié paru le 22 sep­tembre 2018

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Violence entre les murs

Par Marie-Cécile Marty

Marie-Cécile Marty — En tant que directeur-adjoint d’un éta­blis­se­ment péni­ten­tiaire accueillant des jeunes de 13 à 18 ans, pouvez-vous nous dire ce que vous obser­vez comme vio­lence ?1

Bruno Fenayon — La moyenne d’âge ici est de 16 ans et demi. Principalement des gar­çons. Ce qui les amène, ce sont des faits cri­mi­nels, des tra­fics de stu­pé­fiants, des vio­lences en réunions, des agres­sions sur autrui. Il y a beau­coup de vols asso­ciés à de la vio­lence. Dans les murs de l’EPM, nous consta­tons beau­coup de bagarres, d’insultes. Cela tient pour une part à la confi­gu­ra­tion des locaux, à l’architecture, pen­sée sur le modèle pan­op­tique. Tout est axé autour d’une cour cen­trale, où tout le monde voit tout le monde.

Docteur Frédéric Meunier — Nous consta­tons que beau­coup ont connu des dif­fi­cul­tés ins­ti­tu­tion­nelles très pré­coces, notam­ment sco­laires – l’âge de désco­la­ri­sa­tion effec­tive se situe entre 12 et 14 ans – mais éga­le­ment sur le plan fami­lial, avec l’intervention des ser­vices de l’aide sociale à l’enfance (ASE) et de la pro­tec­tion judi­ciaire de la jeu­nesse (PJJ). L’éducateur est sou­vent le fil rouge qui recons­ti­tue l’histoire. Bien sou­vent, ils connaissent peu leur propre his­toire, la struc­ture de leur famille : ils savent peu de choses sur leurs parents, se trompent dans les âges, la place des uns ou des autres. Tous ont des anté­cé­dents de vio­lence. Souvent les actes de délin­quance arrivent dans l’enfance, sans gra­vité et pas repé­rables, tels des vols qui ne prennent leur sens qu’après-coup. Au plan diag­nos­tique, il y a aussi sou­vent des troubles du com­por­te­ment à l’école, et des consom­ma­tions impor­tantes de toxiques qui com­mencent dès l’enfance autour de 10 ans.

M.-C. M. — Sauf pour les « éga­rés », comme vous les appe­lez ?

F. M. — Il s’agit de jeunes incar­cé­rés pour une affaire grave, bien sou­vent cri­mi­nelle, et qui n’ont pas d’antécédents judi­ciaires.

B. F. — Dans les vio­lences entre les murs, on dis­tingue, entre eux, des vio­lences ver­bales et des vio­lences phy­siques. Pour ce qu’il en est de la vio­lence envers les pro­fes­sion­nels, ce ne sont pas les mêmes types de réponses ou de sanc­tions.

M.-C. M. — C’est-à-dire ?

B. F. — Cela donne lieu à un compte-rendu d’incident avec pas­sage en conseil de dis­ci­pline. Quand ils sont vio­lents phy­si­que­ment entre eux, ils passent éga­le­ment en conseil de dis­ci­pline. Ce n’est pas le cas pour les vio­lences ver­bales étant donné qu’ils s’insultent à lon­gueur de jour­née et même la nuit. Les vio­lences envers le per­son­nel sont sys­té­ma­ti­que­ment trai­tées en conseil de dis­ci­pline pré­sidé par la direc­tion péni­ten­tiaire avec un sur­veillant et un asses­seur civil qui repré­sente la société civile. La par­ti­cu­la­rité pour les mineurs, c’est la pré­sence de la PJJ et de l’avocat du mineur.

Ivan Battut — L’éducateur PJJ fait sys­té­ma­ti­que­ment un rap­port. Un inci­dent est tou­jours lié à un contexte.

B. F. — Nous deman­dons alors au jeune de s’expliquer. Il y a un déli­béré avant la déci­sion de la sanc­tion. C’est versé au dos­sier et la peine peut s’en trou­ver pro­lon­gée. Souvent, lorsqu’il est agressé, l’agent porte plainte. Nous avons affaire éga­le­ment à un autre type de vio­lence, les feux de cel­lule, pour les­quels nous por­tons sys­té­ma­ti­que­ment plainte, ce qui entraîne une réponse judi­ciaire avec garde à vue et pour­suites. C’est un parti pris sous l’impulsion du par­quet qui est deman­deur de pour­suites sys­té­ma­tiques.

M.-C. M. — Quelles en sont les rai­sons ?

B. F. — En quelques mois, il y a eu treize feux de cel­lule. En fai­sant un arbre des causes, nous avons trouvé un détenu, le pre­mier à mettre le feu, et qui était pré­sent sur tous les départs de feu. Il inci­tait les autres à faire de même

F. M. — Il avait déjà des pro­blèmes avec le feu à l’extérieur. Il jouait au foot avec des cock­tails Molotov .

B. F. — Les jeunes ont déclen­ché, une nuit, quatre feux en même temps. Étant d’astreinte, j’ai été appelé. En arri­vant, j’ai couru pour sor­tir les gamins des cel­lules. Lorsque j’ai revu les deux mineurs après leur pro­cès, ils disaient : « C’était mar­rant, il y avait des camions de pom­piers par­tout. On vou­lait foutre le bor­del, c’était un jeu. »

M.-C. M. — C’est le sac­cage.

F. M. — Il peut certes y avoir de l’excitation dans ces départs de feu, mais mettre le feu dans une pièce fer­mée dont on n’a pas les clés, il y a là aussi une dimen­sion sui­ci­daire. Dans l’après-coup, ils nous ont dit : « On a failli mou­rir, on a eu très peur. » Ces jeunes sont sou­vent pour­sui­vis pour mise en dan­ger de la vie d’autrui, avec une pro­cé­dure qui peut être cri­mi­nelle, mais c’est aussi l’expression d’un désir sui­ci­daire. Pour avoir par­ti­cipé à l’ouverture de cet éta­blis­se­ment, en 2007, le pre­mier du pro­gramme, j’ai été témoin du sac­cage de deux uni­tés et d’un sui­cide par pen­dai­son dans les pre­mières semaines. Le pro­jet ini­tial était un pro­jet fou à mon sens, avec l’idée du « tout col­lec­tif » : 20 heures d’enseignements, 20 heures de sport, 20 heures d’activités édu­ca­tives. Très vite, dans les semaines qui ont suivi, compte tenu des évé­ne­ments, les exi­gences ont été revues à la baisse. Les EPM, qui étaient tous conçus à leur ouver­ture sur ce modèle idéal, ont mis des années à se remettre de cela. Tout le monde se sen­tait en échec, car ce pro­jet mythique, basé sur un binôme éducateur-surveillant et des acti­vi­tés toute la jour­née, met­tait les pro­fes­sion­nels en situa­tion d’obligation de réus­site. On a voulu construire l’institution idéale pour ceux qui ne sup­portent pas l’institution, des « inca­sables ». Et on vou­lait que ça marche ! Je sou­tiens pour ma part aujourd’hui que ça ne peut pas mar­cher. Ce n’est d’ailleurs pas for­cé­ment dra­ma­tique. Le pire, c’est de conce­voir une ins­ti­tu­tion en bout de chaîne, comme der­nier espoir, der­nière chance, etc. Aux ado­les­cents dif­fi­ciles, parce qu’ils sont dif­fi­ciles, on devrait offrir une pro­tec­tion encore plus impor­tante qu’à d’autres ; on leur demande para­doxa­le­ment beau­coup depuis qu’ils sont très petits ! Or, plus ils sont dif­fi­ciles, plus ils sont exclus. Ça com­mence tout petit : plus un enfant est dif­fi­cile, plus on lui demande de prendre des déci­sions pour lui-même qu’il n’est pas capable d’assumer.

M.-C. M. — De quels liens à la famille témoignent ces jeunes ?

I. B. — La famille est idéa­li­sée. Rien ne sera jamais meilleur que chez maman… Même si le lien est dis­tendu, voire absent. Un jeune qui va bien­tôt sor­tir, envi­sage de retour­ner chez sa mère alors que ce qui l’a mené en déten­tion est un coup de cou­teau planté à son beau-père. Un autre jeune a une idée fixe : que ses parents se remettent ensemble alors que la vie fami­liale était un bas­tion de vio­lence.

F. M. — On a affaire à des mou­ve­ments para­doxaux. Alors qu’ils sont en fugue, ils idéa­lisent le foyer fami­lial. La fugue n’est pas vrai­ment une sépa­ra­tion. Mais aller dans un foyer, c’est inima­gi­nable : trop loin de chez eux, ils ne connaissent pas, c’est par­fois dan­ge­reux, ils ont sou­vent très peur.

I. B. — Ils ont peur de ce qui est en dehors du quar­tier. Quand j’étais édu­ca­teur de centre de jour, je me rap­pelle que les agres­seurs sexuels, ceux qui ont une bonne assise dans le quar­tier, quand on les sor­tait, c’était des gamins de 6 ans.

M.-C. M. — Qu’en est-il de la vio­lence chez les filles ?

I. B. — Nous avons des jeunes filles qui com­mettent des cam­brio­lages en bandes orga­ni­sées.

B. F. — Nous avons aussi des jeunes filles qui ont com­mis des faits graves : ten­ta­tives d’homicide, matri­cide, diverses pro­cé­dures cri­mi­nelles. Nous avons l’exemple d’une ten­ta­tive d’empoisonnement de la part de la jeune sur sa mère ou celui d’une fille ayant com­mis des faits de vio­lence au col­lège où elle jouait à poi­gnar­der le pre­mier qui sor­tait des toi­lettes.

I. B. — C’était pour elle un rituel d’initiation gothique.

M.-C. M. —Pensez-vous que le numé­rique soit en cause dans le rap­port à la vio­lence ?

F. M. — Ce qui est sur­pre­nant, c’est que les jeunes que nous voyons ici s’identifient à des pairs iden­tiques à eux en ima­gi­nant que tous les ado­les­cents sont comme ça. Ils ont du mal à dis­tin­guer, dans les vidéos qui mettent en scène de la vio­lence, si c’est un fait ou une mise en scène. Ils paraissent dému­nis par rap­port aux médias.

B. F. — Ici, lorsqu’ils arrivent à se pro­cu­rer un télé­phone por­table (ce qui est inter­dit), ils publient sur YouTube des vidéos où ils sont fiers de se mon­trer à l’intérieur de la cel­lule. Ils n’ont pas les mêmes codes sociaux.

M.-C. M. — Revenons pour ter­mi­ner sur les insultes adres­sées au per­son­nel.

B. F. — Ils insultent plus faci­le­ment le per­son­nel en bleu, les sur­veillants.

I. B. — Dès lors qu’on appar­tient à une ins­ti­tu­tion qui fait par­tie de la sécu­rité, les insultes, c’est mon­naie cou­rante. Dès qu’il y a un uni­forme, que ce soit les pom­piers, les sur­veillants, la police et même au-delà, les contrô­leurs dans les trans­ports en com­muns, les insultes fusent. L’uniforme appelle l’insulte, car l’uniforme ne peut être accepté par cer­tains. Mais il y a aussi par­fois des insultes envers les édu­ca­teurs. L’insulte peut être une porte d’entrée, aussi nous en par­lons. Les excuses arrivent assez vite, d’ailleurs. Les insultes arrivent aussi dans les moments où l’éducateur a tra­vaillé sur un pro­jet de sor­tie et qu’il n’y a pas de place dans un éta­blis­se­ment pour l’accueillir à l’extérieur. Cela peut faire vio­lence aux jeunes avec un sen­ti­ment de tra­hi­son vis-à-vis de la pre­mière parole don­née.

Notes   [ + ]

1. L’Établissement Pénitentiaire pour Mineurs (EPM) du Rhône a été inau­guré en 2007, un des pre­miers EPM en France, créé par la loi d’orientation et de pro­gram­ma­tion pour la jus­tice du 9 sep­tembre 2002 (loi Perben). Les EPM sont par­fois pré­sen­tés comme les héri­tiers des centres de cor­rec­tion et d’éducation pour mineurs délin­quants fer­més dans les années 70. Celui-ci dis­pose de 60 places pour des jeunes de 13 à 18 ans sur 6 uni­tés de 10 jeunes. Ont par­ti­cipé à cet entre­tien mené par Marie-Cécile Marty, res­pon­sable d’un labo­ra­toire du CIEN à Lyon, ainsi que Jean-Marie Fayol-Noireterre, magis­trat hono­raire membre du labo­ra­toire, au sein de l’établissement : Monsieur Fenayon, directeur-adjoint de la péni­ten­tiaire, Monsieur Battut, res­pon­sable d’unités édu­ca­tives et Monsieur le doc­teur Meunier, méde­cin psy­chiatre, chef de pôle en milieu péni­ten­tiaire de l’hôpital. Nous leur expri­mons nos vifs remer­cie­ments ainsi qu’à Monsieur Wiart, direc­teur de la péni­ten­tiaire, et à Monsieur Fontaine direc­teur de la pro­tec­tion judi­ciaire de la jeu­nesse pour avoir auto­risé cette inter­view.

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