Le trou noir de la dif­fé­rence sexuelle

Texte publié le 2 mai 2019

Le trou noir de la dif­fé­rence sexuelle

Texte publié le 2 mai 2019

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Le trou noir de la dif­fé­rence sexuelle

Par Marie-Hélène Brousse

Daniel Roy accom­plit un tour de force en ordon­nant les avan­cées suc­ces­sives, depuis Freud jusqu’à Lacan, sur ce thème de « La dif­fé­rence sexuelle ». Il a dressé le tableau tel qu’il se dégage aujourd’hui dans l’Orientation laca­nienne déployée par Jacques-Alain Miller à l’aide d’une bous­sole, la jouis­sance, concept flou. Il l’a fait en intro­dui­sant dans son approche les chan­ge­ments impor­tants qui ont pris place dans le dis­cours du maître et son envers, le dis­cours ana­ly­tique. Il nous a mon­tré com­ment Lacan, si sen­sible aux chan­ge­ments dans la moder­nité, par­vient à anti­ci­per des mou­ve­ments dans le dis­cours du maître avant même qu’ils y appa­raissent, démon­trant par là la force pré­dic­tive de la psy­cha­na­lyse lorsque la cli­nique s’allie à la logique et à la topo­lo­gie. Je me trou­vais donc libre d’en par­tir pour intro­duire quelques pistes de recherche sup­plé­men­taires pour ces deux ans à venir.

La dif­fé­rence : puis­sance du binaire

Sexuelle ou pas, petite ou grande, la dif­fé­rence est un des fon­da­men­taux de l’ordre lan­ga­gier. Elle opère, car c’est d’abord une opé­ra­tion, pour, dans le même temps, sépa­rer et lier. Elle consti­tue des paires qui per­mettent, soit de façon méto­ny­mique soit de façon méta­pho­rique, une mise en ordre des signi­fiants, des mots, des concepts, des images, des sons. Qu’on lise J.-A. Miller1 et on se ren­dra compte de la puis­sance de la dif­fé­rence, et donc des binaires, pour mettre de l’ordre dans le sym­bo­lique. C’est ainsi que le lien social opère et toutes les affaires humaines peuvent s’y réduire.

Le dis­cours étend en effet l’opérationnalité de la dif­fé­rence à l’ordre social, à la famille d’abord, mais plus géné­ra­le­ment à toutes les struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles : les vivants / les morts, les riches / les pauvres, les oppri­més / les oppres­seurs, les gen­tils / les méchants, et, last but not least, les hommes / les femmes.

Mais la dif­fé­rence est aussi un mode de satis­fac­tion qui pro­duit de la jouis­sance, tant en s’affirmant, car chaque par­lêtre jouit de sa dif­fé­rence, qu’en s’effaçant. C’est alors la jouis­sance de la mêmeté, celle du « nous » contre les autres, fra­ter­nité dont Lacan a mon­tré qu’elle est au fon­de­ment du racisme2. La mêmeté est aussi au fon­de­ment du machisme. De l’ordre dif­fé­ren­tiel, on glisse vers l’ordre ségré­ga­tif. Pas de ségré­ga­tion qui ne s’accroche à une dif­fé­rence attri­buée aux modes de jouir. La dif­fé­rence, qui fonde l’ordre sym­bo­lique et ali­mente les satis­fac­tions ima­gi­naires, a des effets de réel.

La dif­fé­rence sexuelle, clas­si­que­ment binaire, connaît un bou­le­ver­se­ment inédit. Un cer­tain nombre de mou­ve­ments d’opinion tentent de l’arracher au binaire S1 – Spour la plu­ra­li­ser – LGBT – ou l’effacer : refus du genre ou exi­gence du neutre. Une des ten­dances de l’époque consiste à pri­vi­lé­gier le ou inclu­sif – ou a, ou b, ou les deux – au ou exclu­sif – ou a, ou b, pas les deux. Mais, binaire oblige, cor­ré­la­ti­ve­ment à ces mou­ve­ments éman­ci­pa­teurs, se déploie aussi, en réac­tion, un mou­ve­ment conser­va­teur qui s’affirme contre dans la vie poli­tique mon­diale : Bolsonaro, Trump, mon­tée des reli­gions et des sectes. On a vu en France ce mou­ve­ment se mani­fes­ter contre ledit « mariage pour tous »3 en reve­nant à des repré­sen­ta­tions de la dif­fé­rence sexuelle tra­di­tion­nelles du patriar­cat.

Tout l’enseignement de Lacan aborde la ques­tion de la dif­fé­rence sexuelle chez les par­lêtres, non à par­tir de la nature, mais du lan­gage et du sujet. Ce chan­ge­ment radi­cal de point de vue dif­fé­ren­cie le phal­lus du pénis, donc le signi­fiant de l’organe, et culmine dans le Séminaire xx, Encore. Passant du sujet au corps par­lant, la dif­fé­rence cesse d’être orga­ni­sée par l’ordre binaire et cède la place à une oppo­si­tion non binaire entre le Tout, incluant tous les êtres par­lants de quelques genres qu’ils soient, et le pas-tout, qui pré­ci­sé­ment ne per­met plus à la dif­fé­rence binaire de consis­ter.

Mais, pas si vite ! Partons de la cli­nique de l’enfant, qui naît encore sou­vent dans la struc­ture fami­liale tra­di­tion­nelle. D. Roy ter­mine son texte par cette indi­ca­tion don­née par J.-A. Miller lors de son inter­ven­tion à la pre­mière Journée de l’Institut de l’Enfant : « Il appar­tient à l’Institut de l’Enfant de res­ti­tuer la place du savoir de l’enfant, de ce que les enfants savent. »4. Je m’oriente de cette recom­man­da­tion, qui donne ici au géni­tif son sens révo­lu­tion­naire au sens propre, et, par consé­quent, à l’Institut de l’Enfant sa puis­sance. Non pas ce que nous – les psys, les adultes – savons des enfants, mais ce que nous appre­nons de la bouche des enfants. C’est là la révo­lu­tion psy­cha­na­ly­tique opé­rée par Freud avec les hys­té­riques. Lacan a appli­qué cette for­mule de l’extraction du savoir par la cli­nique ana­ly­tique à la lettre tout au long de sa tra­jec­toire.

Mutations des struc­tures de la parenté ou la seconde mort de Laïos

Un ana­ly­sant raconte en séance ce qui vient de lui arri­ver. Un dimanche matin, au lit avec son épouse, dans l’intimité de leur chambre, conver­sant de façon déten­due, arrive leur fils dernier-né qui, se pos­tant au pied du lit, lui lance : « Toi, tu vas avoir une sur­prise », et s’en retourne dans sa propre chambre. Puis il revient avec son épée de plas­tic et, sans mot dire, en assène le coup le plus fort qu’il peut sur la couette à l’endroit des par­ties géni­tales de son père. Version moderne de l’Œdipe, fon­de­ment de la struc­ture psy­chique freu­dienne et de la psy­cha­na­lyse. Surprise de Laïos, pour­tant en ana­lyse !

Ajoutons un autre élé­ment : au début des années 1980, tra­vaillant avec celles que l’on n’appelait pas encore pro­fes­seures des écoles, qui avaient apporté des des­sins de leurs élèves de mater­nelle comme docu­ments de tra­vail, elles se ques­tion­naient en remar­quant que « homme » et « femme » n’étaient pas les mots uti­li­sés par les enfants de mater­nelle pour dési­gner la dif­fé­rence des sexes – aujourd’hui nous dirions des genres –, car la langue, si on y prête l’attention pré­cise qu’elle requiert dans la pra­tique de la psy­cha­na­lyse, est le savoir insu. La dif­fé­rence qui appa­rais­sait était entre « père » et « mère » : il y avait les papas et les mamans et non les hommes et les femmes.

Ces deux vignettes cli­niques m’amènent à consi­dé­rer que le dis­cours du maître a changé. D’une part, le genre a pris le pas sur le sexe, d’autre part, comme Lacan le sou­ligne à maintes reprises, le père et le patriar­cat ont connu un déclin cer­tain dans des socié­tés uni­for­mé­ment et glo­ba­le­ment orga­ni­sées à pré­sent par l’économie capi­ta­liste, inféo­dant le nom à l’objet. Au niveau juri­dique, par exemple, le droit a rem­placé « père » et « mère » par « parent » et la notion de « paren­ta­lité » a modi­fié la répar­ti­tion de l’autorité dans la famille. Sans oublier les « droits de l’enfant ».

La « paren­ta­lité », de même que le mariage dit « pour tous », mani­feste une muta­tion des struc­tures de la parenté et donc des liens fami­liaux. Nous sommes pas­sés à un uni­ver­sel qui peut s’énoncer par la for­mule « pour tout parent », quelques soient son sexe et son genre. Quel savoir nou­veau sur­git chez l’enfant qui est confronté à ces muta­tions ?

Au temps de l’ordre de fer du social, où se niche la dif­fé­rence sexuelle ?

Dans « Télévision », Lacan affir­mait en 1973 que « l’ordre fami­lial ne fait que tra­duire que le Père n’est pas le géni­teur et que la Mère reste conta­mi­ner la femme pour le petit d’homme »5. Est-ce encore le cas ? Les enfants de 2021 recouvrent-ils encore l’homme par le Père et la femme par la Mère ? Comme l’anticipe Lacan dans le Séminaire xxi, « Les non dupes errent », en uti­li­sant « le nœud bor­ro­méen comme algo­rithme »,« l’ordre de fer du social » s’est sub­sti­tué à l’ordre fami­lial patriar­cal6. Adieu père et mère, bon­jour la paren­ta­lité : la cas­tra­tion s’est dépla­cée. La fonc­tion phal­lique est para­doxa­le­ment sou­mise, côté iden­ti­fi­ca­tions, soit à l’organe – iden­ti­fi­ca­tion ima­gi­naire –, soit au genre – nou­velles ver­sions de la nomi­na­tion, deve­nue auto nomi­na­tion. La seule chose qui reste stable est la dif­fé­rence elle-même comme fonc­tion engen­drée par le lan­gage, et donc le réel du choix qui est la défi­ni­tion mini­male de la cas­tra­tion.

Reste à l’enfant, devenu le fon­de­ment et non plus l’effet de la famille, à choi­sir sa place dans une dif­fé­rence qui s’est plu­ra­li­sée. Laquelle choi­sir ? Comment le fait-il ? Suis-je un homme ? Une femme ? Un ou une bi ? Un ou une trans ou un cis ? Une ou un hétéro, homo ? etc.

Deux remarques. La pre­mière sur ce point de lan­gage, car, fina­le­ment, il n’y a que cela qui n’est pas sou­mis au choix : aujourd’hui, la for­mu­la­tion admise est non plus trans­sexuel, mais trans­genre. Cela marque que « trans » touche l’être de dis­cours et non pas le manque à être, qui est la consé­quence de l’emprise du lan­gage sur le corps en tant qu’il parle. Deuxième remarque : la thèse de Lacan selon laquelle les mino­ri­tés ont la charge des muta­tions des modes de jouir des par­lêtres est vali­dée. Le terme d’hétérosexualité sur­git dans la langue après celui d’homosexualité et celui de cis­genre après celui de trans­genre. L’enfant en tant que « per­vers poly­morphe » est donc tout dési­gné comme inven­teur.

Les embrouilles du phal­lus et les satis­fac­tions sin­gu­lières

Désormais, il ne va pas de soi d’utiliser le terme de « fonc­tion phal­lique ». La dif­fé­rence sexuelle a été, depuis Freud, de façon plus ou moins heu­reuse, abor­dée à par­tir du terme de phal­lus, quand elle n’est pas sim­ple­ment réduite à l’anatomie du mâle, c’est-à-dire au pénis. Dans ce cas, elle repose sur une for­clu­sion de l’anatomie de la femelle. Ernest Jones et d’autres se débattent à par­tir de ces pré­misses7. Pierre Naveau avait consa­cré une étude impor­tante à cette période de la théo­rie ana­ly­tique8.

Le cours de J.-A. Miller de 2008–2009 inti­tulé « Choses de finesse en psy­cha­na­lyse » met les choses au point avec rigueur9. Il concré­tise l’expression de Lacan dans les Écrits10 : « l’hétéroclite du com­plexe de cas­tra­tion », terme qu’il pré­fère, à cette période de son ensei­gne­ment, au terme clas­sique de com­plexe d’Œdipe. Le phal­lus est un « méta­si­gni­fiant » qui ren­voie pêle-mêle au « flux vital », à un « signi­fiant ima­gi­naire », un « signi­fiant sym­bo­lique », un signi­fié, une signi­fi­ca­tion, un sacri­fice, un sym­bole, un signe, un organe, et j’en passe. Comme le note J.-A. Miller, « le monde libi­di­nal que Lacan a créé, il l’a fait tour­ner autour d’un signi­fiant, le phal­lus. Ça a été par­lant pour tout le monde. Eh com­ment ! D’autant plus par­lant que ce signi­fiant est ima­gi­naire »11.Le phal­lus, cela parle à tout le monde et fait fré­tiller les psy­cha­na­lystes. Du point de vue du tra­vail cli­nique, c’est, au mieux l’exploitation du prin­cipe de mal­en­tendu, fon­da­teur de la parole, au pire, un voile de l’ignorance. C’est pour­quoi J.-A. Miller réduit l’hétéroclite de ce méta­si­gni­fiant à une valeur : la valeur « moins » qui fait limite à la jouis­sance et rend donc pos­sible le désir. Se dégage clai­re­ment la rai­son pour laquelle Lacan avait opté pour « « com­plexe de cas­tra­tion » plu­tôt que « com­plexe d’Œdipe ».

Les dit com­plexes et le phal­lus à défi­ni­tion hété­ro­clite furent et sont occa­sion de glis­se­ments et de pré­ju­gés inter­ve­nant dans cer­taines prises de posi­tion pas­séistes, voire réac­tion­naires, de la psy­cha­na­lyse freu­dienne, puis post-freudienne, voire laca­nienne. Lacan s’est tou­jours gardé de tels glis­se­ments dans le dis­cours du maître, à la dif­fé­rence de cer­tains de ses élèves, telle Françoise Dolto. Ainsi, il a tou­jours dif­fé­ren­cié le sujet de l’individu et du moi. Il a déshu­ma­nisé le père en le rédui­sant au nom – le Nom-du-Père –, et en l’assimilant à la fonc­tion méta­pho­rique, et la mère en la rédui­sant au désir. Il ne manque jamais de rap­pe­ler que cette opé­ra­tion, qui tou­chait à l’assise du sym­bo­lique en psy­cha­na­lyse, a été une des rai­sons de son excom­mu­ni­ca­tion par le monde ana­ly­tique d’alors, et la rai­son pour laquelle il n’est jamais revenu sur ce Séminaire inti­tulé « Des Noms-du-Père », inter­rompu par la samcda et son « air de patri­moine »12.

Si, comme le fait J.-A. Miller, on réduit le phal­lus au signe moins,à cette valeur com­mune qui per­met aux corps par­lants d’entrer dans le com­merce et l’échange, com­ment abor­der la dif­fé­rence sexuelle, sinon par la sin­gu­la­rité des modes de jouir ? À une époque où le sta­tut de l’enfant dans la famille a changé, où, de pro­duit, il est devenu fon­de­ment, com­ment l’enfant aborde-t-il le manque, ce « moins », inévi­table, consé­quence du lan­gage sur les corps et le lien de dis­cours ? Le choix de son mode de jouir sin­gu­lier, com­ment l’enfant en parle-t-il ?

Mutant ou hybride ? Les théo­ries sexuelles infan­tiles

Deux autres vignettes cli­niques montrent la puis­sance du savoir qu’inventent des enfants.

Une petite fille, dès ses deux ans, avait impres­sionné ses proches par le fait que, pour affir­mer sa fémi­nité, elle exi­geait de mettre plu­sieurs robes les unes sur les autres, dans la logique de s’en faire elle-même le fétiche, et qui avait reçu en cadeau pour ses six ans un petit cahier muni d’un cade­nas – Journal d’une Princesse–, ren­ta­bi­li­sa­tion capi­ta­liste du conte de fée. Une année ou deux plus tard, l’objet, aban­donné, tomba sous la main d’une adulte curieuse. Quelques des­sins, mais, écrite sur des pages et des pages, la phrase sui­vante : « Le prince char­mant est un cré­tin. »Mince ! Je ne savais pas, pour­tant j’aurais dû. C’est une évi­dence. Il ne sert qu’à réveiller la Belle au bois dor­mant. Cela fait pen­ser au film Kill Billde Tarentino, dans lequel le nom de l’héroïne est brouillé sur la bande son : alors qu’elle est endor­mie dans un coma pro­fond, suite à une balle reçue dans la tête tirée par l’homme qu’elle aime, ses « faveurs » sont mon­nayées par le per­son­nel soi­gnant. Un jour, la belle endor­mie se réveille sou­dain et fait la peau à cette ver­sion capi­ta­liste du Prince char­mant, un cré­tin comme je l’ai appris tar­di­ve­ment. Ces contes, donc ces mythes, à quelles struc­tures renvoient-ils ?

Dans le Séminaire xix, Lacan com­mence son déve­lop­pe­ment des for­mules de la sexua­tion, et, au cha­pitre VII, que J.-A. Miller a inti­tulé « La par­te­naire éva­nouie », il y affirme, en par­lant de ses échanges, ou plu­tôt de son refus d’échange avec Simone de Beauvoir sur le titre qu’elle avait choisi – Le Deuxième sexe–, qu’ « il n’y a pas de deuxième sexe »13. Il y défi­nit la sexua­lité comme une fonc­tion : « La fonc­tion dite sexua­lité est défi­nie, autant que nous en sachions quelque chose – nous en savons quand même un bout, ne serait-ce que par expé­rience –, de ceci que les sexes sont deux […] Il n’y a pas de deuxième sexe à par­tir du moment où entre en fonc­tion le lan­gage. Ou, pour dire les choses autre­ment, en ce qui concerne ce qu’on appelle l’hétérosexualité, l’hété­ros, mot qui sert à dire autre en grec, est dans la posi­tion de se vider en tant qu’être, pour le rap­port sexuel. C’est pré­ci­sé­ment ce vide qu’il offre à la parole que j’appelle le lieu de l’Autre, à savoir où s’inscrivent les effets de ladite parole. »14. Alors deux ou pas deux ? La loi de la dif­fé­rence, qui est la loi de l’articulation S1-S2, est-elle encore valable ?

Cette même petite fille, dia­lo­guant avec son frère, lui asséna un jour un savoir : « Tu sais, il n’y a pas que les filles et les gar­çons. » Surprise du frère. « Il y a aussi les “filles­gar­çons” et les “gar­çons­filles”. Moi je suis une “fille­gar­çon”. » Le frère répon­dit sèche­ment qu’il n’était pas ques­tion pour lui de se ran­ger dans la classe des « gar­çons­filles ». Le dia­logue s’arrêta. Il n’y a pas de rap­port entre les sexes, même si on mul­ti­plie les classes et tente d’élargir les caté­go­ries. Pourquoi ? J’ai bien une idée. Ce n’est pas, semble-t-il, dans une réité­ra­tion de la for­mule La femme n’existe pas qu’il faut la cher­cher, car il est clair que L’homme n’existe pas. Personne n’échappe au fait que, dès que l’on se met à par­ler de dif­fé­rence sexuelle, nous voilà conduits par le dis­cours à par­ler en termes d’universel : « les » hommes, « les » femmes et « les » autres. Bref, on ne sort pas de l’universel, qui se carac­té­rise de la vérité men­teuse et du sens, hélas le plus sou­vent com­mun, c’est-à-dire domi­nant. Dans et par le lan­gage, la sexua­lité passe par les défi­lés de la parole et tout locu­teur se retrouve dans le tableau de la sexua­tion qui figure dans le Séminaire Encore du côté des deux for­mules de la sexua­tion côté hom : il existe un tel que non phi de et pour tout x, phi de x 15.

Pour carac­té­ri­ser les effets de la dif­fé­rence sexuelle sur le dis­cours et la parole, on peut uti­li­ser le modèle du trou noir tel que les astro­phy­si­ciens le défi­nissent dans le cadre de la théo­rie de la rela­ti­vité. Tout ce qui entre à l’intérieur du trou noir – toute l’information, toute la matière –, est assi­milé au trou noir, lequel n’est carac­té­risé que par trois élé­ments : sa masse, sa quan­tité de rota­tion et sa charge élec­trique. Tous les objets qui y tombent deviennent donc inac­ces­sibles. Dès que l’on entre dans le champ de la dif­fé­rence sexuelle, tout ce qui défi­nit la sin­gu­la­rité des modes de jouir et des posi­tions sub­jec­tives devient inac­ces­sible. Le binaire homme / femme neu­tra­lise toutes les autres dif­fé­rences et rend inac­ces­sibles les corps par­lants dans la contin­gence et la non uni­ver­sa­lité de leur orga­ni­sa­tion. Le côté dit fémi­nin mis en évi­dence par Lacan est une ten­ta­tive de rendre acces­sible ce qui ne l’est pas côté hom, régi par le régime de l’un de l’exception et du tout de l’universel. Côté fémi­nin, la dif­fé­rence sexuelle y devient tota­le­ment « asy­mé­trique »16. Le fémi­nin n’est pen­sable que si on exclut toute idée de com­plé­men­ta­rité, d’inclusion ou même de contra­dic­tion.

Certes, la dif­fé­rence sexuelle ne peut se for­mu­ler que dans le champ de l’identification et du fan­tasme. Être genré n’est pos­sible que du côté de la logique du tout et de l’exception phal­lique. « L’homme, le mâle, le viril […] est une créa­tion de dis­cours. »17. Ajoutons, La femme en est une aussi, en fonc­tion de Phi, entendu comme mesure de la valeur. Au pas­sage, on peut donc géné­ra­li­ser la for­mule Lá femme n’existe pas à l’Homme. Le sexe est l’effet d’un dire. Quels mots aujourd’hui choi­sissent les enfants pour dire leur appar­te­nance ? Ont-ils des théo­ries sexuelles nou­velles ?

La dif­fé­rence est (a)sexuée : des dif­fé­rences liées à la contin­gence

La dif­fé­rence sexuelle côté jouis­sance est liée aux objets plus-de-jouir ou objet a. Ce qui la diver­si­fie en fonc­tion de la domi­nance de tel ou tel objet, domi­nance dont l’origine tient à des marques contin­gentes dans l’histoire du sujet, mais qui, jus­te­ment, d’être domi­nance et fixa­tion, engendre une répé­ti­tion et donc une néces­sité.

Ces objets ont un élé­ment en com­mun, que, dès Freud, la psy­cha­na­lyse a cerné. Ils sont liés aux ori­fices du corps, au pas­sage appré­hendé d’abord comme pas­sage de l’intérieur à l’extérieur du corps. Les objets per­mettent à l’imaginaire de rede­ve­nir une sur­face avec bord.

La consé­quence en est que, liée aux ori­fices du corps propre, la sexua­lité est essen­tiel­le­ment autoé­ro­tique, même si ces objets sont mis dans l’Autre. On peut lire la mon­tée actuelle dans le lien social de dis­cours sou­met­tant à des condi­tions plus strictes la jouis­sance d’un corps par un autre corps, quand, dans le même temps, l’interdit ances­tral sur la mas­tur­ba­tion a dis­paru. Le fan­tasme, moteur de l’autoérotisme, oui, l’acte, non. La dif­fu­sion du porno, l’empire de l’image sur les réseaux sociaux, modifient-ils – et si oui, com­ment –, l’approche par les enfants de la sexua­lité ? Un plus grand puri­ta­nisme, allié à une plus grande cru­dité des images et une libé­ra­tion des mots, amène-t-il une modi­fi­ca­tion du rap­port du sujet à son (a)-sexualité ? Les enfants sont-ils aujourd’hui plu­tôt per­vers poly­morphes ou plu­tôt puri­tains ?

Et l’amour ?

Dans le Séminaire xxvi, « La topo­lo­gie et le temps »18, Lacan, en 1978, parle de la pos­si­bi­lité d’un troi­sième sexe, à par­tir de son choix pour le « bor­ro­méen géné­ra­lisé » : « Il n’y a pas de rap­port sexuel, c’est ce que j’ai énoncé parce qu’il y a un Imaginaire, un Symbolique et un Réel, c’est ce que je n’ai pas osé dire. […] Qu’est-ce qui sup­plée au rap­port sexuel ?, poursuit-il. Que les gens font l’amour. Il y a à cela une expli­ca­tion : la pos­si­bi­lité d’un troi­sième sexe. » Énigmatique, lui fai­sant à lui-même dif­fi­culté, il y revient pour affir­mer que « ce troi­sième sexe ne sub­siste pas en pré­sence des deux autres », qui eux relèvent du for­çage, de la domi­na­tion. Il ne tient donc qu’à l’amour.

L’amour se moque-t-il de la dif­fé­rence sexuelle ? Est-il, comme pour la haine, le lieu du pos­sible où elle cesse de s’écrire, où elle s’abolit en dif­fé­rence abso­lue ? Cesse-t-elle, dans le champ de l’amour, d’être, et duelle, et clas­si­fi­ca­toire, donc ségré­ga­tive ? Que peuvent nous ensei­gner les enfants sur l’amour comme accès au troi­sième sexe ?

(Texte éta­bli par Hervé Damase avec Frédérique Bouvet, relu par l’auteure)

Notes   [ + ]

1. Cf.Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du Département de psy­cha­na­lyse de l’université Paris viii, inédit.
2. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xix, … Ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 236.
3. À ce pro­pos, lire : col­lec­tif, Du mariage et des psy­cha­na­lystes, Paris, Navarin / Le Champ freu­dien / La règle du jeu, 2011.
4. Miller J.-A., « Le savoir de l’enfant », Peurs d’enfants, Paris, Navarin, Nouvelle col­lec­tion La petite Girafe n°02, 2011, p. 18.
5. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 532.
6. Lacan J., Le Séminaire, livrexxi, « Les non dupes errent », leçon du 19 mars 1974, inédit.
7. Jones E., « La phase pré­coce du déve­lop­pe­ment de la sexua­lité fémi­nine », « La phase phal­lique », Psychanalyse, n°7, 1964.
8. Naveau P., « La que­relle du phal­lus : 1920–1935 », thèse réa­li­sée sous la direc­tion de Jacques-Alain Miller en 1988 au Département de psy­cha­na­lyse de l’université Paris viii, inédite.
9. Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. Choses de finesse en psy­cha­na­lyse », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du Département de psy­cha­na­lyse de l’université Paris viii, cours du 1eravril 2009, inédit.
10. Lacan J., « Subversion du sujet et dia­lec­tique du désir dans l’inconscient freu­dien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 821.
11. Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. Choses de finesse… », op. cit.
12. SAMCDA : société d’assistance mutuelle contre le dis­cours ana­ly­tique, cf. Lacan J. « Télévision », op. cit., p. 519.
13. Lacan J., Le Séminaire, livre xix,…Ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 95.
14. Ibid., p. 95.
15. Lacan J. Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 73 et suiv. : l’univers phal­lique se sou­tient d’un élé­ment qui s’excepte de n’être pas sou­mis à la fonc­tion de cas­tra­tion.
16. Lacan J., Le Séminaire, livre xii, « Problèmes cru­ciaux pour la psy­cha­na­lyse, leçon du 16 juin 1965, inédit.
17. Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, L’envers de la psy­cha­na­lyse, Paris, Seuil, 1991, p. 62.
18. Lacan J., Le Séminaire, livre xxvi, « La topo­lo­gie et le temps », leçons des 19 décembre 1978 et 16 jan­vier 1979, inédit.

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