Le consen­te­ment d’un enfant

Publié paru le 14 mars 2019

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Le consen­te­ment d’un enfant

Par Karine Desjours

J’ai ren­con­tré Charlotte dans la pou­pon­nière où je tra­vaille comme auxi­liaire de pué­ri­cul­ture. Ce bébé y a été accueilli à sa sor­tie de la mater­nité.

Dans les pre­miers jours de son accueil, la maman s’adresse à l’institution, elle se ques­tionne, « elle veut voir sa fille ». Elle se demande si elle est vivante. Porte-t-elle son nom alors qu’elle ne l’a pas décla­rée ? Cette jeune femme ignore que la dési­gna­tion de la filia­tion mater­nelle est auto­ma­tique, sauf si la maman choi­sit d’accoucher dans l’anonymat. Elle me demande « si elle doit être pré­sente » lors de la pre­mière audience auprès du juge des enfants. Je lui indique que c’est le lieu pour pré­sen­ter ses demandes. Elle n’y assis­tera pas, mais se pré­sen­tera le jour même auprès de nous avec le papa de Charlotte, qui ne l’a pas recon­nue. Les démarches de recon­nais­sance et de droits de visite leur sont expli­quées, mais aucun d’eux ne les entre­pren­dra.

La maman télé­phone régu­liè­re­ment dans le ser­vice, ques­tion­nant la cou­leur des yeux de sa fille, deman­dant si elle a besoin de vête­ments. Un jour elle appel­lera pour savoir si Charlotte est tou­jours à la pou­pon­nière, sans demande de nou­velles plus pré­cises. Cette maman essaye d’apprivoiser l’existence de ce petit être, elle a des repères et des connais­sances concer­nant les jeunes enfants, et pour­tant dans les échanges télé­pho­niques que j’ai avec cette dame, ce bébé semble une énigme. Peu à peu, les appels s’espacent, les inter­ro­ga­tions à pro­pos de Charlotte s’amenuisent, et d’autres pré­oc­cu­pa­tions prennent place dans les paroles que m’adresse cette dame.

Compte-tenu de son his­toire, je suis sur­prise de l’attitude de Charlotte : c’est un nour­ris­son plu­tôt calme. Elle témoigne de peu de phases d’éveil. Endormie, elle semble écou­ter ce qui l’entoure. Seule dans son lit, Charlotte se mani­feste, mais cela semble lui être dif­fi­cile. C’est une petite fille qui dort à condi­tion qu’il y ait des signes de pré­sence autour d’elle, des bruits, du mou­ve­ment.

C’est un très beau bébé, elle est très gra­cieuse à tra­vers ses longs cils. Dès les pre­miers jours, Charlotte est atten­tive à la per­sonne qui s’occupe d’elle. Elle observe ce qui l’entoure, réagit aux sol­li­ci­ta­tions, mais mani­feste un chan­ge­ment d’attitude si l’on s’approche. L’expression de son visage change, quelque chose se fige. À deux mois, elle sou­rit, mais ne suit pas du regard. Ce sou­rire qui semble gra­ti­fiant me met mal à l’aise, car alors Charlotte prend une forte ins­pi­ra­tion et son corps semble tout d’un coup se figer, comme saisi par ce trop-plein d’air. Une grande ten­sion se mani­feste dans son corps. Le trop de pré­sence de l’autre est-il pour elle un mys­tère ? J’ai pris ce signe comme une indi­ca­tion. Dans ma pra­tique, j’ai tenté de modi­fier ma façon d’arriver vers elle. Lorsqu’elle est sur le tapis ou dans son lit, je fais atten­tion, en m’annonçant par la voix et des paroles, cher­chant à tem­pé­rer mon irrup­tion dans son champ visuel.

Il lui est dif­fi­cile d’enclencher la suc­cion lors de la tétée. Les pre­miers temps, j’ai pensé que c’était dû à la pré­ma­tu­rité rela­tive aux pre­miers mois de la vie, ou encore au contexte : le nour­ris­son est dépen­dant de l’autre, et la prise de bibe­ron se fait dans de nom­breux bras. L’enfant ne peut choi­sir, ne peut « se réfu­gier » où il le sou­haite. Mais peut-être a‑t‑elle sim­ple­ment besoin de mieux nous repé­rer ?

Je note qu’elle fait sou­vent des ten­ta­tives pour mimer l’émission de sons, de gazouillis, sans jamais pro­duire un son. Cela nous inquiè­tera et amè­nera l’intervention d’un ortho­pho­niste lors de ses six mois. Charlotte est peu sonore – pas de babil. Par consé­quent, la demande du bibe­ron est com­pli­quée : si j’attends qu’elle le « réclame », c’est-à-dire qu’elle râle, pleure, elle se refuse à le boire. Si je lui pro­pose de façon un peu auto­ma­tique, après son réveil et l’avoir chan­gée, elle le refuse aussi, tour­nant la tête. De même, lorsque le temps de son bibe­ron est coupé par un évè­ne­ment for­tuit, Charlotte refuse sys­té­ma­ti­que­ment de le reprendre.

J’ai remar­qué qu’un petit signe qui vient d’elle, une petite agi­ta­tion, plus sub­jec­ti­vée, fait exis­ter une sorte d’appel. Et en même temps, il m’est impos­sible de croi­ser son regard ; elle s’échappe quand je tente de la ren­con­trer du regard dans ce temps de nour­ris­sage. J’en déduis que l’objet regard est à manier avec pré­cau­tion. Un trop de pré­sence via le regard est dif­fi­cile à sou­te­nir pour elle. Ce moment où elle consent à s’alimenter semble dépendre de condi­tions qui sont néces­saires, et aussi fra­giles, que je m’efforce de déchif­frer à par­tir des signes qu’elle semble me don­ner.

La voix et les paroles que je donne pour pré­ve­nir de mon arri­vée semblent lui per­mettre de tolé­rer ma pré­sence et de s’en sou­te­nir afin que le temps où elle s’alimente soit apaisé et non asphyxié par un trop, par une dimen­sion de néces­sité, d’exigence que peut com­por­ter ce moment d’alimentation. Certes, c’est comme sus­pendu à un rien qui peut ris­quer de venir faire rup­ture.

Un soir, lors d’un de ces moments, Charlotte s’agite, tous­sote. Je me lève et la berce en chan­ton­nant, cher­chant dans un bain sonore à l’envelopper, et par le mou­ve­ment, la ras­su­rer. Mais Charlotte hurle de plus belle. En ana­lyse de la pra­tique, il m’a été rap­pelé « qu’au bébé, ce qu’on lui donne, ce n’est pas le bibe­ron ; c’est du manque au manque, c’est du sym­bo­lique. » Je suis face à ce ratage de ma part ; il y a ce temps où je me résigne, dès l’instant où je découvre qu’avec moi, elle ne man­gera pas.

C’est un ins­tant que je res­sens comme violent, autant pour elle que pour nous deux, et bien que cette vio­lence éprou­vée ne soit sur­ement pas la même pour elle, et pour moi. Je décide alors de me déca­ler, d’accueillir cette sorte de refus de l’enfant ; je m’apprête à poser le bibe­ron, et peut-être Charlotte par la même occa­sion. Elle attrape alors la tétine et boit le bibe­ron d’un seul trait, sans un regard, se tour­nant de façon à ce que je ne puisse pas la regar­der. À cet ins­tant, dans ce moment de ten­sion, un point de bas­cule opère. Charlotte accroche la tétine et je m’efface.

Cette petite fille m’intrigue par sa façon d’être. Elle indique que c’est le sujet qui accorde son consen­te­ment, c’est lui qui exprime sa déci­sion, bien plus qu’il ne serait ques­tion de l’obtenir de lui. Charlotte convoque cette ques­tion car pour elle, la ren­contre ne semble pas aller de soi. Après huit mois d’accompagnement, quelque chose chez elle s’humanise. Aujourd’hui, Charlotte adresse un sou­rire. Civiliser, j’entends bien que c’est ten­ter, avec le sujet, s’il donne son accord, de trou­ver quels che­mins tra­cer afin de trai­ter la jouis­sance avec laquelle il est aux prises.

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