Se faire par­te­naire

Publié paru le 14 mars 2019

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Se faire par­te­naire

Par Alexis Gautier

Lors d’un tra­vail pré­pa­ra­toire pour ma par­ti­ci­pa­tion à une table ronde de la jour­née du CIEN se dérou­lant au lycée Bréquigny à Rennes, inti­tu­lée « Enfants vio­lents, com­ment tu gères ? », je me suis posé la ques­tion de l’exigence dans mon tra­vail. Qu’est-ce qu’un édu­ca­teur peut « exi­ger » des enfants et ado­les­cents qu’il accueille au sein d’un ITEP ? Un peu pan­tois devant ma ques­tion, je l’ai ren­ver­sée : quel est mon désir en tant qu’éducateur vis-à-vis d’eux ?

Les enfants qu’on accueille per­çoivent bien sou­vent l’autre comme pro­fon­dé­ment mal­veillant et tyran­nique. C’est pour­quoi, je tiens à pro­po­ser des condi­tions pour que l’enfant puisse entrer en rela­tion avec moi.

Mon hypo­thèse est que si j’arrive à défaire un peu la pro­fonde menace que je pense repré­sen­ter pour lui, il y a moins de risque qu’il ait besoin de s’en défendre et donc d’être violent. Cela tra­duit bien ce que dit Caroline Leduc dans son argu­ment « la vio­lence est une réponse »[1]. Je sou­haite que l’enfant puisse m’envisager comme un par­te­naire pour lui et je lui laisse donc l’initiative de la ren­contre en essayant d’être le moins mena­çant pos­sible, en ne le regar­dant pas trop dans les yeux, par exemple.

Ce che­mi­ne­ment ne m’est pas venu d’emblée. Nouvel édu­ca­teur, j’étais per­suadé que je devais tenir les règles de manière inflexible pour consti­tuer un repère pour les enfants, que je devais répondre à peu près la même chose à cha­cun pour qu’ils per­çoivent ma « cohé­rence ». C’est la ren­contre avec les jeunes qui m’a ensei­gné et per­mis de modi­fier ma pos­ture, notam­ment avec une jeune fille.

Aux pré­mices d’une énième situa­tion de crise avec Hélène, et auto­risé par un tra­vail plu­ri­dis­ci­pli­naire, j’ai donc modi­fié ma pos­ture : occupé à mon puzzle, je ne la regar­dai pas, je lui par­lai très peu, ou pour lui dire que je n’y arri­vais pas avec elle, en essayant de me mettre de son côté. À ma sur­prise, elle s’est apai­sée. Le tra­vail en amont et en aval de cette situa­tion m’a ouvert un champ de pos­si­bi­li­tés dans ma rela­tion avec les enfants, car l’enjeu n’était plus de faire res­pec­ter la règle mais de par­ve­nir à me faire par­te­naire, ques­tion inté­res­sante puisqu’elle se pose dif­fé­rem­ment pour chaque enfant.

Cela m’a per­mis une nou­velle approche, aujourd’hui j’essaye plu­tôt de repé­rer les dif­fé­rents impos­sibles aux­quels chaque enfant est confronté : le regard, le bruit, la voix, sa manière de face à la demande de l’autre, etc. Ma pos­ture reste ainsi sin­gu­lière avec chaque enfant et me per­met de mieux accueillir ce à quoi ils sont confron­tés. J’ai ainsi pu envi­sa­ger qu’un enfant enten­dait des voix et accueillir autre­ment ses insultes. À la fin d’un échange avec un autre enfant, Jessy conclut par : « pauvre con ! ». Bien que tenté de lui rap­pe­ler l’interdiction de se par­ler comme cela, je lui répète la phrase de l’autre enfant et lui demande si c’est bien cela qu’il lui a dit. Jessy me répond : « oui, et il a rajouté : « pauvre con ! ». Et tu l’entends sou­vent ? Tout le temps », répond-il.

J’étais tenté de lui deman­der pour­quoi il avait répondu ainsi comme je le fai­sais aupa­ra­vant, mais alors il n’aurait pas pu me témoi­gner de ce qu’il avait entendu. En lui deman­dant ce qui se passe pour lui, je me mets de son côté et j’essaie de com­prendre ce qui l’a débordé. La visée étant que cela se dise, qu’il ne reste pas seul avec cette effrac­tion sub­jec­tive, et que ce qui l’a débordé se « civi­lise », qu’il reste dans le lien à l’autre.

Cela me ramène à ma ques­tion : de mon côté je fais en sorte de ne pas céder sur mon éthique et de trai­ter l’Autre auquel l’enfant à affaire pour main­te­nir un lien, en l’y invi­tant quand il me semble capable de le faire, dans l’après-coup bien sou­vent. Un tra­vail d’élaboration d’une pen­sée sur ce qui s’est passé pour lui l’aidera à trou­ver d’autres solu­tions qui lui seront propres. Pour cela il me parait indis­pen­sable de ne pas le déres­pon­sa­bi­li­ser par rap­port à la vio­lence. Bien sou­vent, quand j’en parle avec les jeunes, ils disent qu’il faut bien qu’on s’en occupe, de cette vio­lence, qu’on ne peut pas la lais­ser en l’état. Cela implique, de mon côté, de ne pas céder sur mon désir, de trou­ver les condi­tions per­met­tant au jeune de m’envisager comme par­te­naire, pour qu’il puisse trai­ter et civi­li­ser la pul­sion au regard de son lien à l’autre.

[1]Leduc C. « Argument », 5è Journée de l’Institut de l’Enfant : « Enfants vio­lents », institut-enfant.fr/2018/06/06/argument/

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