Un par­cours laby­rin­thique

Publié paru le 14 mars 2019

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Un par­cours laby­rin­thique

Par Michel Héraud

Quand je le ren­contre, Arsène a des explo­sions de colère qui ne semblent pas pou­voir s’arrêter. Quelle pou­vait être la cause de cette hargne qui le pous­sait à frap­per, pas for­cé­ment vio­lem­ment mais de manière très insis­tante, sans relâche, plus par­ti­cu­liè­re­ment au moment du départ ?

Il refuse d’abord de par­ti­ci­per à une acti­vité orga­ni­sée. Il trouve refuge dans des jeux spon­ta­nés qui se déroulent dans des cou­loirs et des pièces qui com­mu­niquent entre elles. Je me retrouve sou­vent en pri­son pour avoir com­mis des vols. J’y suis bien traité. Au bout d’un moment, le gar­dien de pri­son a néan­moins un com­por­te­ment curieux : il me montre un endroit où il dépose la clé qui me per­met de m’évader. Pourquoi fait-il cela ? Ce petit détail me semble concen­trer la pro­blé­ma­tique de cet enfant. Il nous donne la clé de ce qu’il fait, mais nous ne le com­pre­nons pas.

Les pre­miers temps de la ren­contre avec lui se font sur ce mode. Dans ces moments, il n’y a aucune vio­lence. Ensuite, va s’initier une séquence qui durera long­temps, où le monde appa­raît coupé en deux. La pla­nète est enva­hie par des créa­tures qui exter­minent les ter­riens. Il incarne un per­son­nage qui se dédouble en per­ma­nence. Ces êtres appa­rem­ment inat­ta­quables et immor­tels ont cepen­dant un point faible qu’il sait tou­jours nous indi­quer afin qu’ils soient vain­cus un à un, lui res­tant le der­nier pour le com­bat final. Ce jeu se répé­tera avec cette struc­ture, il aura un nom : « le mutant ». Ces séquences, on sait quand elles com­mencent mais jamais trop quand elles se finissent. Ce qui va deve­nir un pro­blème, ce n’est pas seule­ment com­ment faire pour s’arrêter, mais plus exac­te­ment que se passe-t-il quand ça s’arrête ? Le moment du retour vers les autres est tou­jours très dif­fi­cile. C’est là qu’il se déchaîne.

Je prends l’initiative de l’inviter à venir jouer avec moi. Je m’emploie à faire durer ces moments tout le temps de sa pré­sence, de son arri­vée jusqu’au départ, afin de l’extraire de la vio­lence et le pro­té­ger. L’essentiel me paraît être de sou­te­nir le dérou­le­ment du jeu en accor­dant une atten­tion assez réduite au contenu. L’effet consta­table, c’est qu’il n’y a pas de vio­lence puisqu’il ne ren­contre pas les autres.

Le mutant a dis­paru. Je suis le veilleur de nuit d’une banque dont le sys­tème de sécu­rité est archi-perfectionné. Il en est le direc­teur. Il m’explique que je n’ai vrai­ment aucun souci à me faire, per­sonne ne peut s’y intro­duire ! Cependant, la nuit, quelqu’un par­vient à déjouer ce sys­tème. Le matin, il ne reste plus rien dans les coffres ! Le voleur va se mani­fes­ter dans d’autres cir­cons­tances et le gar­dien que j’étais devient le flic qui doit le cap­tu­rer. Les ruses et sub­ter­fuges qui ren­dront impos­sible cette cap­ture seront nom­breux et très per­fec­tion­nés. Insaisissable, immor­tel, inven­tant sans cesse des solu­tions, ce ban­dit de grande enver­gure m’échappe tou­jours.

Il accepte main­te­nant d’autres enfants, à condi­tion de bien gar­der la main sur le dérou­le­ment du jeu. Des col­lègues pren­dront le relais, ce qu’il accepte. Au bout de six mois, de manière très dis­crète, d’abord presque inau­dible et puis de plus en plus mani­feste, il va glis­ser un : « je suis ton fils, tu ne me recon­nais pas ? » – un fils qui demande à être reconnu comme tel par son père. C’est donc ce qui va finir par se dire de plus en plus direc­te­ment et puis un jour de manière affir­ma­tive. Ce grand ban­dit, véri­table tueur en série, qui aura échappé à toutes les polices du monde, finira par trans­mettre ce mes­sage : le poli­cier qui le traque est son père. Un père qui, sans le savoir, veut cap­tu­rer son fils pour le mettre en pri­son et le punir. Un fils pour­suivi par son père pour le punir d’avoir volé le tré­sor.

Au fur et à mesure, l’intensité de ces séquences va dimi­nuer, un cer­tain dés­in­ves­tis­se­ment va se pro­duire. Nous allons nous retrou­ver avant l’heure du départ au milieu des autres, de retour de notre longue échap­pée. Cet insup­por­table qui l’habitait s’est éva­noui, le voilà devenu ami­cal !

Dans cette même période, son père, très exi­geant, veut que son fils lui parle de ce qui se passe dans sa vie, qu’il dia­logue avec lui. La ten­sion est assez forte. Nous appren­drons qu’à la suite d’un moment plus dif­fi­cile, Arsène part et fait quinze kilo­mètres à pied pour se rendre chez sa mère. Il refu­sera de revoir son père. Il y a là un moment de déci­sion. Ce qui se passe avec nous se situe juste avant, comme si la solu­tion entre­vue dans ce tra­vail lui avait servi de point d’appui pour dire « non » à son père.

Le fils a mis en scène une fic­tion, un fan­tasme par lequel il veut se faire recon­naître de son père. Pour s’approcher, le ren­con­trer, pour s’affronter à cet Autre féroce, mais aussi per­mettre de main­te­nir le contact, il fal­lait emprun­ter une voie tor­tueuse, laby­rin­thique, clan­des­tine. Arsène a su don­ner la clé. Lui qui se mon­trait rétif à toute par­ti­ci­pa­tion n’a pas rechi­gné pour s’investir à fond et trans­mettre immé­dia­te­ment un mes­sage : il a la clé. Après avoir fait des tours et des tours autour du point-nœud, il dit quelque chose d’inattendu. La solu­tion qui est adve­nue a eu un effet sur la vio­lence de cet enfant devenu ado­les­cent.

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