Supplément Manga Vol. 5.

Texte publié le 10 mars 2021

Supplément Manga Vol. 5.

Texte publié le 10 mars 2021

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Supplément Manga Vol. 5.

1/2, ça fait /

par Rosana Montani-Sedoud

Ranma½ est un célèbre manga[1], apparu dans les années 90, qui aborde sous la forme de la comé­die roman­tique et de manière amu­sante la ques­tion de l’identité sexuelle et du chan­ge­ment de sexe. Shonen, en prin­cipe des­tiné aux gar­çons[2] Ranma 1/2 est l’œuvre de Rumiko Takahashi, une des­si­na­trice japo­naise qui a obtenu les plus hautes recon­nais­sances[3] dans un milieu très masculin.

Il se com­pose de trente-huit volumes de man­gas, pleins de méta­mor­phoses et de qui­pro­quos cau­sés, en par­ti­cu­lier, par le chan­ge­ment de sexe du per­son­nage prin­ci­pal, un ado­les­cent nommé Ranma Saotoné, qui est un as des arts martiaux.

Le chan­ge­ment de sexe de Ranma dépend du contact avec l’eau et de sa tem­pé­ra­ture. Si celle-ci est froide il devient une fille, si l’eau est chaude il se conver­tit de nou­veau en gar­çon. Ces trans­mu­ta­tions sont dues au fait que Ranma et son père sont tom­bés dans une source d’eau mau­dite lors d’un entrai­ne­ment. Père et fils ont poussé les limites de l’entrainement et souffrent de trans­for­ma­tions cor­po­relles. Ranma change de sexe et le père se conver­tit en Panda.

Par ailleurs, Ranma est fiancé de force par son père à une jeune fille appe­lée Akeno Tendô. Elle aussi pra­tique les arts mar­tiaux, et aime sur­tout se battre avec les gar­çons qui lui font la cour.

Dans ce manga il y a donc un condensé des thèmes cru­ciaux de l’adolescence : la trans­for­ma­tion des corps, la décou­verte du corps de l’autre, l’identité sexuelle, la ren­contre amou­reuse, le rap­port père et fils, la place des filles. Mais ici tout est cham­boulé par le chan­ge­ment d’apparence sexuée ins­tan­tané d’un ado­les­cent, et par le trouble que cela produit.

Un autre petit détail que nous vou­lons sou­li­gner dans ce manga est le chiffre asso­cié au nom du per­son­nage : « ½ ». Ceci nous laisse voir une double écri­ture pos­sible, celle d’une frac­tion, de la moi­tié, mais aussi celle de la pri­mauté du 1 sur le 2. Ce per­son­nage qui change de sexe est-il habité par une moi­tié ? Est-il un demi-garçon et/ou une demi-fille ? Ou bien est-ce tou­jours le pri­mat du phal­lus, qui s’exerce sur la vie sexuelle pour les deux sexes[4]?

Chez Ranma le chan­ge­ment fluide a lieu dans du liquide. Ici la trans­for­ma­tion est ima­gi­naire et pas du côté du bain de lan­gage. Elle est dans la plon­gée inat­ten­due, celle du corps de Ranma trempé dans l’eau d’une jouis­sance tou­jours transformiste.

J’ai ren­con­tré dans ma cli­nique cer­tains ado­les­cents qui reven­diquent aujourd’hui cette pos­si­bi­lité d’un chan­ge­ment rapide, d’une liberté à ne pas être ran­gés, assi­gnés dans une colonne ou une autre de l’ordre binaire : femme ou homme.

Ils veulent être femme ou homme à leur guise dans leur enve­loppe cor­po­relle. C’est presque le désir de pou­voir pas­ser de l’un à l’autre comme Ranma par simple contact avec l’eau. Quelques fois cette flui­dité de l’apparence reste limi­tée aux sem­blants ima­gi­naires, et aux petits agré­ments de la mas­ca­rade, comme reven­di­quer de s’habiller de manière mas­cu­line ou fémi­nine, en dehors de l’événement ponc­tuel de la « Journée de la jupe »[5].

C’est par un ado­les­cent qui vient me voir que j’ai pu décou­vrir Ramna ½. Ce manga fai­sait par­tie de ses réfé­rences. Ceci n’est pas ano­din pour ce grand lec­teur et connais­seur de man­gas, qui asso­cie à ces lec­tures et son inté­rêt pour l’Asie, son goût pour les groupes de k‑pop ‑toutes ces réfé­rences cultu­relles étant délo­ca­li­sées et venant d’ailleurs.

Le point com­mun entre ce manga et ses idoles de k‑pop est la pré­sence d’une esthé­tique chan­geante et andro­gyne[6]. Pour cet ado­les­cent d’aujourd’hui, ce n’est pas le domaine des arts mar­tiaux qui met son corps en mou­ve­ment, mais la danse. C’est au pied de la BNF qu’il s’amuse à faire des cho­ré­gra­phies avec sa « com­mu­nauté ».  C’est une moda­lité de lien social où il pense n’avoir pas besoin de se ran­ger en termes de dif­fé­rences homme/femme.

Pour reve­nir à Ranma ½, la mise en scène d’une fille aux attri­buts phal­liques consti­tue un autre aspect inté­res­sant de ce manga. Akeno, la fian­cée de Ranma, a besoin de com­men­cer ses jour­nées par des com­bats dans les règles de l’art mar­tial, avec ses prétendants.

Pour le per­son­nage de la fille dans ce manga, la ren­contre avec la séduc­tion est une lutte. Dans Ranma ½, mal­gré les chan­ge­ments d’identité sexuelle, les « filles­gar­cons » ou les « gar­cons­filles » sont du même côté. C’est le phal­lus qui règne dans la répar­ti­tion du pur sem­blant[7].

Peut-être que ces chan­ge­ments d’apparence sexuelle, au moment de l’adolescence, per­mettent au niveau ima­gi­naire de voir com­ment la logique de la sexua­tion peut se situer du côté du « paraître » et de la mas­ca­rade. Il s’agit de faire avec le phal­lus mais dans « sa fonc­tion de signi­fié de la jouis­sance »[8] et pas de « méta­si­gni­fant »[9].

Avec Ranma ½ il n’y a pas de fille ou de gar­çon sur le tatami de la vie, ce sont deux signi­fiants atta­chés à cette jouis­sance où le « pas-tout » ne per­met plus à l’opposition binaire de consis­ter [10]. C’est la même cho­ré­gra­phie de corps fait d’une jouis­sance de la mêmeté[11].

Le corps de ces per­son­nages de manga, mus­clés et spor­tifs, sont du même gaba­rit, même si quelques-uns ont des seins au contact de l’eau !

 

Image : Couverture du manga Ranma 1/2, de R. Takahashi, Perfect Edition, Glénant.

[1] Takahashi, R. Ranma ½, Perfect Edition, Glénat.

[2] Les man­gas sont clas­si­fiés en Japon en trois caté­go­ries : sho­nen manga pour les gar­çons et les shojo manga pour les filles et les sei­nen pour les jeunes adultes.

[3] Elle a obtenu le prix Shogakukan à deux reprises en 1981 et en 2001, prix majeur dans la caté­go­rie des sho­nen. Elle a aussi obtenu la pres­ti­gieuse Médaille au ruban pourpre, pour sa contri­bu­tion au déve­loppent des sciences et des arts. Elle a eu le grand prix du Festival inter­na­tio­nal de la bande des­siné d’Angoulême en 2017.

[4] Roy D., « Quatre pers­pec­tives sur la dif­fé­rence sexuelle », texte d’orientation pour les JIE6.

[5] Depuis quelques années, les gar­çons sont invi­tés à por­ter de jupes dans les éta­blis­se­ments sco­laires pour sou­te­nir le com­bat contre le sexisme et abor­der le thème de l’égalité homme-femme.

[6] Groupes comme : Super M, TxT, Stray Kids et par­ti­cu­liè­re­ment le chan­teur Kim Woo Seok.

[7] Roy D., op. cit.

[8] Ibid.

[9] Brousse M.-H., « Le trou noir de la dif­fé­rence sexuelle », texte d’orientation des JIE6.

[10] Cf. Brousse M.-H., op. cit.

[11] Ibid.

 

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