Corps et sexuation

Texte publié le 25 novembre 2020

Corps et sexuation

Texte publié le 25 novembre 2020

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Corps et sexuation

par Christine Maugin

Reprendre l’enseignement de Jacques Lacan sur la ques­tion de la sexua­tion, m’a éclai­rée quant à la ques­tion du corps dans la psychanalyse.

Dans l’œuvre de J. Lacan, le corps est d’abord celui de l’image. C’est le moment du miroir que Lacan nom­mera comme fon­da­teur du Je. Le « je suis » est ici l’image que je ren­voie, avec un moi fait d’enveloppes iden­ti­fi­ca­toires. L’enfant du miroir est celui qui se voit avant de se savoir comme être. Plus exac­te­ment, son être est celui de l’image. Son corps est un corps qui est vu : un corps du nar­cis­sisme. Cet Un du corps est un conte­nant d’imaginaire. Le corps du miroir est le corps avec lequel on se croit être.

Sur ce corps s’inscrit ce que nous avons tra­vaillé pré­cé­dem­ment autour de la dif­fé­rence sexuelle. Le nouage entre ima­gi­naire et sym­bo­lique du corps, dans ce que l’on en voit et nomme, se rap­porte à la pré­sence ou à l’absence de l’organe ou d’appendice du genre. Il s’agit de ce que les enfants repèrent de ce qu’ils disent être fille ou gar­çon : il ou elle a les che­veux courts, longs, s’habille en princesse…

Dans Trois essais sur la théo­rie sexuelle, Sigmund Freud sug­gère que le corps est aussi le sup­port de zones éro­gènes. La pul­sion se trouve liée aux objets par­tiels. Ce corps pul­sion­nel se mani­feste, par exemple, dans les souf­frances des autistes lorsque ces zones éro­gènes sont trop sti­mu­lées. Ce corps est alors non plus celui de la bonne forme ima­gi­naire, mais celui de l’informe libi­di­nal, lié comme tel aux zones éro­gènes. Nous sommes ici sur le ver­sant du réel du corps.

Au-delà du corps de l’image, il y a le corps sym­bo­lique, pris dans le lan­gage. C’est le corps qui répond au lan­gage de l’Autre, de la culture. C’est le corps qui s’articule à la demande de l’Autre, via le lan­gage. Le corps sym­bo­lique réagit aux mots que l’Autre pose sur lui, ou que le sujet pense sur lui-même et dont le symp­tôme sera la connexion signi­fiante. Lacan prend le graphe du désir pour indi­quer com­ment le lan­gage a des effets sur le corps. Par exemple la demande d’amour insa­tis­faite chez le sujet hys­té­rique a des effets notam­ment de conver­sion somatique.

Lacan va pour­suivre cette éla­bo­ra­tion en fai­sant valoir que le corps que l’on a et non plus que l’on est  est celui de la jouis­sance. Il le repère déjà en étu­diant le cas du petit Hans.

À par­tir d’un éprouvé de jouis­sance, celui-ci voit son angoisse prendre une tour­nure qui l’oblige à trou­ver une nou­velle réponse qui passe par la pho­bie. C’est lorsque le fait- pipi de Hans lui fait éprou­ver une jouis­sance dont il ne connaît pas la signi­fi­ca­tion, que Hans est contraint de se construire un corps sexué répon­dant à cette énigme.

C’est aussi ce que Lacan repère du moment du Fort/da freu­dien. Lorsque l’enfant jette sa bobine, ce n’est pas parce qu’il méta­pho­rise la perte de l’objet qu’est la mère, mais c’est bien plu­tôt parce qu’il s’agit d’une méta­pho­ri­sa­tion de ce petit bout de lui que Lacan nomme objet a. L’enfant se détache d’un petit mor­ceau de son corps, mais pas tout à fait non plus. Par l’effet de la cas­tra­tion, l’objet a chu de son corps devient l’objet perdu dont la quête ne cesse pas de cher­cher à s’écrire et ne ren­contre que l’impossible de l’écriture. Lacan déploie que cet objet chu est la cause de l’être du sujet. Á par­tir de cette décou­verte laca­nienne, l’objet a, appa­raît une nou­velle confi­gu­ra­tion du corps et de l’être. Ce n’est plus la visée de l’objet qui crée le sujet mais c’est l’objet a lui-même qui cause le sujet.

Le corps de la jouis­sance que Lacan inter­roge dans son der­nier ensei­gne­ment, délivre une nou­velle car­to­gra­phie du corps. Ce corps là, on l’adore, dit Lacan, parce que l’on croit que l’on l’a. Ce corps de la jouis­sance prend appui sur le corps joy­cien. On se sou­vient que Joyce éprouve que son corps fiche le camp, il se sépare comme une pelure. C’est son amour propre qui chute à ce moment-là. Il perd le corps qu’il avait cru avoir. Il fau­dra que Joyce trouve appui sur la lettre pour répa­rer ce défaut de nouage de l’imaginaire. C’est ce que Lacan a nommé le sin­thome, qui pour Joyce est un pro­lon­ge­ment de son corps, hors–corps mais son corps tout de même.

Avec la ques­tion de la jouis­sance fémi­nine, c’est l’éprouvé du corps qui donne au corps sa car­to­gra­phie, la jouis­sance décou­pant ou uni­fiant ce corps. En pre­nant appui sur l’enseignement des mys­tiques pour éclai­rer cette notion, Lacan pourra dire que le corps c’est le corps en tant qu’il se jouit. L’éprouvé du corps, la jouis­sance éprou­vée découpe le corps. Cette découpe qui part du corps, et plus pré­ci­sé­ment de son éprouvé de jouis­sance, donne au sujet un corps, celui qu’il a. Lacan le défi­nit ainsi comme « LOM cahun corps et nan-na kun[1] ».

Dans ce der­nier ensei­gne­ment, le corps est celui du nouage entre réel, sym­bo­lique et ima­gi­naire. D’où encore l’expression de par­lêtre : celui dont la jouis­sance de son corps le fait être. Pour recen­trer sur la ques­tion de la sexua­tion, qui est notre pro­pos vers la JIE6, Lacan s’intéresse à ce corps qui jouit et fait être sexué, et for­ma­lise « les for­mules de la sexua­tion », à par­tir de la jouis­sance fémi­nine. Il repère que de cette jouis­sance illi­mi­tée, bor­dée et en sup­plé­ment de la jouis­sance phal­lique, les femmes l’éprouvent mais ne peuvent rien en dire. Éprouver ce sup­plé­ment de jouis­sance dont on ne peut rien en dire, ins­crit le sujet dans la posi­tion fémi­nine. L’éprouvé de jouis­sance d’être Autre à soi-même, comme l’indique Lacan, dans son corps, pour le par­lêtre qui l’éprouve, la fait femme.

 

[1] Lacan J., « Joyces le symp­tôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.

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