INSTITUT PSYCHANALYTIQUE DE L'ENFANT DU CHAMP FREUDIEN 7e Journée d'Étude — Mars 2023

ÊTRE SEXUÉ (2)*

image_pdfimage_print

par Daniel Roy

 

Solitude et solidarité

Chaque un et chaque une des êtres parlants se découvre porteur de cette marque de différence que constitue le fait d’être sexué. C’est cette découverte, que nous avons dite, à suivre Freud et Lacan, toujours symptomatique, qui voue chaque un et chaque une à la solitude. C’est comme cela que j’entends cette phrase de Lacan en 1974 : « L’être sexué ne s’autorise que de lui-même[1] ».

Cette dimension spécifique à l’être parlant, que Lacan vient à nommer comme « sexuation », la distinguant ainsi de toute idée de développement, concerne chacun de ces êtres de deux façons :

  • Comment s’inscrit cette marque ?
  • Comment le sujet accueille-t-il cette découverte ? Ou plutôt : comment s’y fait-il une place ?

Mais le fait que l’être parlant est d’abord un être parlé, induit que la solitude de son inscription dans la réalité sexuelle se trouve plongée dans un discours sexuel déjà constitué où existent de façon préalable « l’un et l’autre sexes[2] », comme signifiants incarnés dans l’imaginaire des corps, d’une part, et d’autre part, articulés dans la structure symbolique de la famille. C’est cette solidarité toute spéciale que j’entends quand Lacan complète sa phrase si percutante « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même » par « et de quelques autres ».

Ce sont les particularités initiales de cet impact du fait sexuel – comme faille à la fois creusant ce trou de « solitude » dans le corps propre et créant cette « solidarité » avec les autres corps, que Freud a recueilli dans son expérience fondatrice comme « organisation génitale infantile[3] » et dont Lacan va à la fin de son enseignement construire la logique avec l’écriture des formules de la sexuation. L’écriture a ici toute son importance car elle est ce qui permet d’aborder dans un même mouvement la clinique actuelle de l’enfant et les moyens d’intervention du psychanalyste qui accompagne les « constructions en analyse » de l’enfant.

 

La fonction phallique : 𝚽(x)

L’inscription de cette marque que constitue le fait d’être sexué ne se fait pas sans perte. C’est ce double mouvement – marque signifiante/perte de jouissance – qui se condense dans l’écriture de la formule 𝚽(x) comme étant « la fonction qui s’appelle la castration[4] ». « Ce que j’exprime par cette notation 𝚽(x), c’est ce que produit la relation du signifiant à la jouissance. Cela veut dire que x ne désigne qu’un signifiant. Un signifiant, ça peut être chacun de vous, précisément au niveau mince où vous existez comme sexués.[5] » Chacun vient se loger comme « argument » dans cette fonction en s’y faisant représenter par un signifiant qui, pour lui, a valeur de jouissance. C’est ce qu’illustrent avec talent les meilleurs des livres pour enfant : Jojo la castagne et Lulu la princesse (ou l’inverse) sont plongés dans des aventures où ils rencontrent le prix que ça coûte de s’inscrire sous ces signifiants, avec effets de pertes (et fracas) garantis, mais aussi effets de gain à trouver dans ce trait, qui a été reçu de l’Autre, des ressources pour s’en séparer tout en en faisant usage. Cette opération se trouve au cœur de tous les sevrages, car ce sont les objets pulsionnels qui servent de monnaie d’échange pour payer ce prix. C’est comme cela qu’un enfant apprend à compter, tout en apprenant à déchiffrer les marques signifiantes qui lui échoient et qu’il choisit. Au temps de l’adolescence, les termes actuels à forte valeur sexuelle ajoutée LGBTQ etc. ont aussi cette fonction pour jeunes gens et jeunes filles au moment où ils ont à s’inscrire comme valeurs sexuelles dans un monde plus large que la famille.

Mais un point mérite ici d’être souligné, dans le fil de cette remarque de Lacan dans le Séminaire XVIII : « Le garçon ni la fille d’abord ne courent de risque que par les drames qu’ils déclenchent, ils sont le phallus pendant un moment[6] ». Cette identification au phallus qui fait de l’enfant/l’adolescent l’objet précieux de la mère et/ou du père est une position de repli toujours disponible pour un enfant, et il n’est pas rare qu’elle fasse obstacle dans la cure d’un enfant pour « s’autoriser » les aventures de la phase phallique, où cette identification se trouve toujours contestée.

Cette première logique, dénotée 𝚽(x), logique qui s’appuie sur le fait que tous les parlêtres se définissent comme tels d’être porteur du trait « être sexué », trait de castration, n’est pas une assignation ou un commandement de l’Autre, cela prend la forme subjective d’une prise de position : soit soutenir cette logique, ou s’y soumettre, ou la nier, ou la dénoncer, ou crier à l’injustice, se révolter etc. Ce moment de prise de position est un moment fondamentalement symptomatique dans la vie d’un enfant, un moment de crise, qui marque cette aventure que constitue le fait de « se vivre comme séparé », séparé des satisfactions liées aux premiers objets d’amour et de jouissance que sont le père et la mère. Le symptôme de l’enfant ressortit tout entier de la façon dont il prend position quant au fait de se reconnaître d’un sexe, quant à l’existence d’un autre sexe et quant à la satisfaction « sexuelle » qui vient traverser son corps et s’y adjoindre de façon dysharmonique. « Prendre position » indique ici non pas la décision d’une volonté autonome, mais le fait qu’il y a dans la vie de l’enfant des carrefours, des lieux et des temps où il rencontre des éléments nouveaux, « difficiles à intégrer », qui font trou dans ce qui s’est tissé pour lui et qui font aussi obstacles sur son chemin et face auxquels il est seul, cherchant l’appui de « quelques autres » pour s’autoriser à faire un pas de plus. C’est cela l’aventure, ou plutôt les aventures de l’enfance. Ces points-rencontre sont indexés par un affect qui ne trompe pas, c’est l’angoisse, qui est au cœur des symptômes de l’enfance. C’est tout cela qui se trace et s’énonce dans le moindre dessin et le moindre jeu de l’enfant, c’est ce qui autorise le praticien à se faire agent auxiliaire des aventures du parlêtre.

 

Là où nos chemins se séparent

Cette logique de la sexuation qui s’impose du fait sexuel, qui se présente faussement comme universel alors qu’il est la marque du réel dont nous provenons, ouvre à deux voies qui différent à partir de ce carrefour singulier désigné par Freud et par Lacan comme « la castration de la mère ». En effet cette découverte introduit dans la subjectivité cette nouveauté qu’il n’existe pas un des êtres parlants qui ne soit soumis à la castration. Comment se faire une place dans les conséquences de cette découverte, avec mon corps de fille ou mon corps de garçon : telle est la question qui se pose alors à l’enfant. C’est un second moment symptomatique.

Une des réponses possibles est d’ériger le fait sexuel comme une loi universelle : jusqu’à nos jours, cela s’est inscrit comme la logique masculine, qui réunit les garçons en bande, c’est la logique d’Un sexe, un pour tous, tous pour un, le phallus. S’il s’agit à ce carrefour d’abandonner les jouissances liées au père et à la mère pour « sauver le plus précieux », cela consiste aussi à s’avancer, garçon ou fille, dans l’aventure avec ses propres armes, mais dans cette voie l’on peut rencontrer à tout moment un boss, un qui fait exception à cette loi « la castration pour tous », soit sous la figure du protecteur, du père Noël, ou, plus inquiétante, du dictateur, du profiteur, capitaliste ou petit père des peuples. Ce qui s’ignore au temps de l’enfance, c’est que cette figure de l’exception n’est pas extérieure au sujet, elle est le point réel qui prendra existence dans son corps quand il aura à se confronter à la jouissance phallique et à l’objet qui cause son désir dans sa rencontre avec un corps Autre. Plus fondamentalement, ce point réel de l’exception qui fonde la loi est logiquement articulé au choix initial de privilégier un « ça vaut pour tous » comme nécessaire pour contrer la contingence absolue du réel qui ne sait rien de nous.

Mais il existe une Autre voie qui consiste, certes à se reconnaître castré, séparé, mais pas tous ensemble, plutôt un par un, une par une, et cela ne vaut que d’être vérifié à chaque fois, car il n’y a pas de loi qui dirait ce qui vaut pour tous. Ici se fonde la logique de l’Autre sexe, du sexe qui incarne l’altérité du sexuel, de par sa position singulière qui dit que pas-tout n’est de l’ordre de la jouissance phallique, qu’il y a une Autre jouissance, qui ne dédaigne pas pour autant la jouissance liée au sexe, mais qui est situable de la parole dans son rapport à l’Autre : c’est ce que Lacan a reconnu, au-delà de Freud, comme la logique féminine. D’autres aventures s’ouvrent là pour le sujet, fille ou garçon, qui s’y engage, aventures qui se déploient dans le Wonderland de l’Alice de Lewis Carroll, là où la limite est à inventer chaque fois qu’il n’y a pas de garantie préalable qui en indique ou en fixe le tracé.

Chaque enfant, dès sa venue au monde, apprend à se débrouiller, et à s’embrouiller, avec ces deux logiques, il les interroge, il les expérimente avec son propre corps et les met à l’épreuve sur ceux qui les incarnent, hommes et femmes, hommes ou femmes qui l’entourent, et qui eux-mêmes vivent ces aventures, cahin-caha…L’écriture par Lacan des quatre formules de la sexuation, qu’il croise avec les figures freudienne du père réel, de la mère castrée, et avec les positions sexuées du garçon et de la fille, fait surgir une solidarité « réelle » des corps parlant, qui ne se fondent ni sur les liens symboliques de l’alliance et de la filiation, ni sur les projections imaginaires sur des identifications normées – sans pour autant les nier –, une solidarité qui prend acte du réel de cette différence dont chaque être parlant porte la marque et dont les autres corps parlants sont aussi porteurs. Dès l’enfance, filles et garçons en analyse témoignent que c’est l’existence du sexe féminin comme tel qui en fait signe, sur son propre corps (ou celui d’une « semblable ») pour une fille, sur le corps de la fille pour un garçon.

*Etre sexué (1) est paru dans le Zappeur 01.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du 9 avril 1974, inédit.

[2] Tel est le titre que Jacques-Alain Miller donne à la première partie du séminaire xix.

[3] Freud S., « L’organisation génitale infantile », La vie sexuelle, PUF, Paris, 1992, p. 114.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2011, p. 33.

[5] Ibid., p. 32.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, Coll. Champ Freudien, 2007, p. 34.