Supplément Manga Vol. 2

Texte publié le 4 février 2021

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Supplément Manga Vol. 2

Le double pou­voir des pokémons

par Morgane Léger

 

D’abord apparu chez Nintendo en 1996 sous la forme du jeu vidéo Pocket mons­ter, l’univers des poké­mons (contrac­tion de Pocket et mons­ter) s’est rapi­de­ment décliné sous forme d’animés, de cartes et de mangas.

Notons au pas­sage qu’en com­mer­cia­li­sant les cartes poké­mon, Nintendo revient à son com­merce d’origine puisqu’à ses débuts, la firme a été créée pour vendre des hana­fu­das, cartes des­si­nées par Fusajiro Yamaushi, qui ont très vite rem­por­tées un vif succès.

Les poké­mons sont des ani­maux ima­gi­naires, dotés de pou­voirs et de la pos­si­bi­lité, pour cer­tains, de se trans­for­mer. Ce sont des sortes de chi­mères, ins­pi­rés des yokais, créa­tures folk­lo­riques japo­naises datant du 12ème siècle. Garçons et filles, appe­lés dres­seurs, par­courent le pays afin de cap­tu­rer les poké­mons et de les dres­ser pour les faire se com­battre dans des arènes. Ces ani­maux mons­trueux sont trans­por­tés par leur dres­seur dans des pocket­ball.

Le plus connu des poké­mons est vrai­sem­bla­ble­ment Pikachu, un des pre­miers et sans doute le plus emblé­ma­tique. Quasi équi­valent de Mickey Mouse, il est devenu un poké­mon qui n’est plus uti­lisé dans le jeu mais qui en est le repré­sen­tant. Aurions-nous mis la main sur l’au-moins-un des poké­mons ?

 

Un phé­no­mène pla­né­taire et social

Les Pokémons, comme d’autres cartes à col­lec­tion­ner (les cartes pani­nis par exemple) per­mettent de faire lien social entre petits autres. Pour les Pokémons, cela prend une cou­leur sin­gu­lière : l’enfant se déplace avec son paquet de cartes, fier de comp­ter dans sa col­lec­tion des poké­mons légen­daires c’est-à-dire rares et/ou puis­sants. Les cartes se com­parent, s’échangent, se perdent, voire se volent et peuvent par­fois faire l’objet d’« arnaques », comme me l’expliquaient plu­sieurs jeunes patients. Leur cir­cu­la­tion relève ainsi du registre sym­bo­lique avec la pos­si­bi­lité de duper l’Autre ou de se faire duper en pro­po­sant d’échanger des cartes qui n’ont pas la même valeur.

Face au suc­cès reten­tis­sant que l’univers des poké­mons connait chez les enfants, cer­tains adultes témoignent de la dimen­sion énig­ma­tique que consti­tuent ces cartes pour eux. Des parents de jeunes patients, devant l’enthousiasme de leur enfant, pou­vaient ainsi me faire part de leur per­plexité : « je n’ai tou­jours pas com­pris com­ment on joue avec ces cartes ! ».

Pour autant, de jeunes patients peuvent témoi­gner en séance de l’usage sin­gu­lier qu’ils font des pokémons.

 

Des usages singuliers

Plusieurs jeunes patients m’expliquaient récem­ment en quoi consis­tait, pour eux, l’intérêt de ces cartes : non dans le des­sin du poké­mon ou dans le petit texte décri­vant en quelques mots son his­toire, mais plu­tôt dans le type de carte (nor­male, V, Vmax, Gx, X, Ex) et les chiffres sur la carte : points de vie (PV), points d’attaque, de résis­tance, de fai­blesse et de retraite. Ces chiffres servent à effec­tuer des com­bats entre cartes poké­mons : soit « des com­bats ami­caux où tu récu­pères tes cartes », soit « des com­bats mor­tels où tu perds ta carte quand tu as perdu le com­bat contre la carte de l’adversaire ».

La rareté de la carte dépend du type de carte : plus une carte est rare, plus elle a de la valeur, comme en témoigne les 226 000 dol­lars dépen­sés récem­ment par le rap­peur Logic pour acqué­rir la carte poke­mon Dracaufeu 1ère édition.

L’insistance du chif­frage dans ces cartes semble ainsi consti­tuer un reflet de l’époque moderne « marqué[e], dit Jacques-Alain Miller, par l’emprise crois­sante du chiffre, du comp­tage : on veut tout quan­ti­fier. Or, le prin­cipe du tout-chiffrage, c’est le Un »[1].

Pour autant, le suc­cès des Pokémon tient-il uni­que­ment à la dimen­sion insis­tance du chif­frage propre à ces cartes ?

 

Un pou­voir métonymique

Les évo­lu­tions des poké­mons semblent éga­le­ment consti­tuer un élé­ment cen­tral dans leur suc­cès reten­tis­sant. Ils peuvent se trans­for­mer suite à un com­bat par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile, en pré­sence d’un objet spé­ci­fique mais éga­le­ment devant les marques de ten­dresse du dres­seur ou au contraire lorsqu’ils sont échan­gés contre un autre poké­mon entre dresseurs.

Il existe trois niveaux d’évolution nom­més sur les cartes : base, niveaux 1 et 2. Ainsi, Pikachu est un poké­mon de niveau 1 ayant pour base Pichu, Pikachu évo­lue et se trans­forme en Raichu.

La culture japo­naise est empreinte de cette dimen­sion trans­for­miste dans laquelle la méto­ny­mie est pré­pon­dé­rante. Nous en avons de très beaux exemples dans les films de Miyazaki. Par exemple, dans Le voyage de Chihiro, les parents de la petite fille sont trans­for­més en cochons après s’être bâfré de façon bestiale.

Un jeune patient de 6 ans construit en séance une fic­tion en appe­lant « des­cen­dance » les poké­mons qui ont évo­lué et il fait l’hypothèse que les poké­mons qui n’évoluent pas ont fait le choix d’être « cas­trés » pour deve­nir plus forts. Ici, l’univers des poké­mons per­met à l’enfant d’élaborer sa théo­rie sexuelle.

Lacan nous enseigne que le sem­blant phal­lique n’est pas l’unique éta­lon qui per­met à un petit sujet de trai­ter la dif­fé­rence sexuelle. L’enfant peut prendre appui sur des objets plus-de-jouir dont il se sert comme d’objets ambo­cep­teurs pour opé­rer une sépa­ra­tion avec l’Autre. La cli­nique nous enseigne com­bien les cartes poké­mons font par­tie de ces nou­veaux objets hors-corps sur les­quels l’enfant peut prendre appui pour poser ses questions

Un autre enfant qui m’explique son inté­rêt pour les com­bats et l’évolution des poké­mons arrête ses pro­pos pour mimer quelques secondes le com­bat ou la trans­for­ma­tion du poké­mon. Il me semble qu’ici, avec les poké­mons l’enfant tente de cer­ner ce qui, dans son corps, se jouit et ne peut se dire. Ils consti­tuent un appui pour sub­jec­ti­ver ce qui s’agite de pul­sion­nel dans son corps.

Nous pou­vons faire l’hypothèse que la dimen­sion évo­lu­tive des poké­mons per­met à cer­tains enfants un trai­te­ment de la jouis­sance qui ne trouve pas à se loger dans l’Autre du signi­fiant et qui, telle la méto­ny­mie, ne cesse de se déplacer.

Le suc­cès des poké­mons tient-il à ce double mou­ve­ment ? D’un côté, le chif­frage comme symp­tôme du « côté exor­bi­tant de l’émergence de cet Un »[2] ; de l’autre, la dimen­sion  trans­for­miste des poké­mons per­met­tant d’attraper la part du corps comme vivant qui excède à la signi­fi­ca­tion phal­lique. La jouis­sance peut cir­cu­ler entre ces deux dimen­sions qui ne s’excluent pas.

 

[1] Les pro­phé­ties de Lacan, entre­tien de Jacques-Alain Miller pour Le point, 18 août 2011, internet

[2] J. Lacan, sémi­naire … ou pire, Livre XIX, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Champ freu­dien, p 110

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