On s’y range par choix

Texte publié le 9 décembre 2020

On s’y range par choix

Texte publié le 9 décembre 2020

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On s’y range par choix

par Laura Sokolowsky [1]

 

        Chez Freud le choix du sexe n’est pas fondé sur l’identité orga­nique, mais sur l’apparence cor­po­relle, c’est-à-dire sur l’image. Lorsqu’il aborde le para­doxe de la fémi­nité comme deve­nir, Freud consi­dère que la fille passe d’abord par une phase de viri­lité phal­lique, ce qui la rap­proche du gar­çon. La fille est même tout à fait gar­çon durant la phase où elle croit que tous les êtres sont dotés d’un organe mâle. Ici, la posi­tion sexuée s’appuie sur les consé­quences ana­to­miques de la dif­fé­rence des sexes, c’est-à-dire sur l’apparence cor­po­relle prise dans le lan­gage. Ce que Lacan désigne comme phal­lus ima­gi­naire. C’est un signi­fiant pris sur l’image cor­po­relle, loca­lisé sur celle-ci.

         La pré­sence ou l’absence de l’image phal­lique est le point déci­sif de la démons­tra­tion freu­dienne : c’est à par­tir de l’apparence que s’effectue l’identification et la nomi­na­tion comme fille ou gar­çon. La fille constate l’absence de l’organe phal­lique sur son corps, mais cette absence n’est sai­sis­sable qu’à par­tir du signi­fiant. En effet, ce n’est que dans le champ du lan­gage que quelque chose peut man­quer à sa place. Dans le réel, en effet, rien ne manque. C’est l’exemple que Lacan donne du livre qui manque sur l’étagère de la biblio­thèque. Il n’y a que dans le champ consti­tué par l’univers sym­bo­lique qu’un tel objet manque à sa place.

         Sur le tard, Freud s’aperçoit qu’il y a quelque chose de la fémi­nité qui lui avait échappé jusqu’alors. Il découvre que la grande his­toire refou­lée, la pre­mière aven­ture, est celle de la fille avec cet Autre pré­his­to­rique qu’est sa mère. Le rap­port œdi­pien au père vient après, dans un temps second, c’est un port dans laquelle la fille est venue se réfu­gier et trou­ver abri après l’expérience ini­tiale avec la mère et dont seule l’analyse pourra livrer les coor­don­nées. C’est un tour­nant sen­sa­tion­nel qu’opère Freud à pro­pos de la sexua­lité fémi­nine en ce début des années trente.

         Freud constate la per­sis­tante d’une demande que la fille adresse à la mère. C’est une incon­ce­vable attente d’un objet pul­sion­nel dont la guise est sou­vent l’objet oral, le sein. La fille estime souf­frir d’un sevrage trop pré­coce. Lacan le repren­dra : une fille croit que le phal­lus, c’est l’objet a. Lacan dit encore : « C’est bien ce que Freud nous explique, sa reven­di­ca­tion de pénis res­tera jusqu’à la fin essen­tiel­le­ment liée au rap­port à la mère, c’est-à-dire à la demande [2]». Par consé­quent, c’est dans la dépen­dance de la demande que se consti­tue l’objet a chez la fille. Comme l’ont mon­tré Rosine et Robert Lefort dans le cas de la petite Maryse, la fille phal­li­cise l’objet oral à tra­vers la dia­lec­tique de la demande. L’issue de l’analyse d’une femme sup­pose ainsi le mou­ve­ment inverse : que la demande phal­lique sou­te­nue par le fan­tasme viril puisse cesser.

         Le pas accom­pli par Lacan par rap­port à Freud consiste à se pas­ser de la figure d’un Autre per­son­ni­fié, d’un Autre de la menace dans la mise en place de la cas­tra­tion. Celle-ci est un sacri­fice de la jouis­sance du vivant du fait de son alié­na­tion dans le lan­gage. Or, avec la sexua­tion, il ne s’agit pas seule­ment de désir, mais de choix de jouis­sance, c’est-à-dire d’une ins­crip­tion toute ou pas toute dans la fonc­tion castration.

 

Possible, impos­sible

         Dans une leçon du Séminaire Encore, Lacan pré­sente quatre moda­li­tés asso­ciant l’écriture et la logique. Parmi celles-ci, le pos­sible est défini comme ce qui cesse de s’écrire et l’impossible comme ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. L’impossible à écrire défi­nit un réel propre à la psy­cha­na­lyse, celui du non-rapport sexuel. Le réel comme impos­sible relève d’une impasse de la for­ma­li­sa­tion : c’est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. C’est ce que le signi­fiant ne sai­sit pas, ce qui échappe au symbolique.

         En fin de compte, nous pour­rions pen­ser que la sexua­tion se « symp­to­ma­tise » néces­sai­re­ment dans le corps de l’enfant qui ne dis­pose pas de la méta­phore pater­nelle pour trai­ter la jouis­sance. On voit tout de suite la dif­fi­culté qui consiste à sou­te­nir que dans la situa­tion où les registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire ne sont pas noués par le Nom-du-Père comme qua­trième rond, le choix sexué serait néces­sai­re­ment impos­sible. Ce serait comme une règle, une loi. L’inconvénient de défi­nir la sexua­tion à par­tir de la norme œdi­pienne est d’en faire une géné­ra­li­sa­tion excluante et ségré­ga­tive. Ni Freud, ni Lacan n’ont envi­sagé que dans les psy­choses, le corps ne soit pas sexué. Il s’agit d’étudier la façon dont l’enfant qui ne dis­pose pas d’une média­tion phal­lique peut inven­ter une sexua­tion singulière.

 

À la limite 

          Ainsi, nous ten­tons de savoir com­ment s’effectue le choix du corps sexué dans l’enfance. À quel moment, pré­coce ou pas, ce choix de jouis­sance se produit-il ? Quels sont, s’il en y a, les occa­sions ou les obstacles ?

            À pro­pos du choix, la réfé­rence sur laquelle je m’appuie se trouve dans le Séminaire Encore, lorsque Lacan énonce à pro­pos de la fonc­tion phal­lique : « On s’y range, en somme par choix – libre aux femmes de s’y pla­cer si ça leur fait plai­sir » [3]. Lacan ajoute que tout le monde sait bien qu’il y a des femmes phal­liques, que là n’est pas le problème.

            J’en ai trouvé par hasard une illus­tra­tion récente dans le jour­nal Le Monde[4]. C’est un article sur les femmes puis­santes qui cassent les cli­chés sur les muscles. C’est l’histoire d’une dame qui tra­vaille dans le domaine de l’immobilier. Au cours d’un dîner avec ses col­lègues, elle les met au défi d’un bras de fer avec elle. Ces mes­sieurs sont stu­pé­faits. À celui qui refuse car elle est une femme, elle lance : « com­mence par faire 50 pompes, et on en reparle ». Avec son corps sculpté par dix ans d’haltérophilie inten­sive, elle sou­tient aussi qu’elle peut tout défon­cer avec son corps. Il est encore écrit que les muscles fabriquent le sexe, l’article se concluant par « toutes peuvent le faire ».

            Ceci un exemple du « elles sont libres de s’y pla­cer si ça leur fait plai­sir », non point à cause de l’idéal qui consiste à res­sem­bler à Terminator, mais parce qu’il est pro­posé à toutes les femmes de se faire un corps body­buildé si elles veulent. Il s’agit d’une injonc­tion sur le ver­sant de l’universel : celui du tout de la fonc­tion phal­lique qui se sou­tient d’une excep­tion pas comme les autres.

         En vérité, la notion de choix n’est pas si énig­ma­tique en psy­cha­na­lyse. On parle depuis long­temps du choix de la névrose ou du choix d’objet, c’est-à-dire d’un choix dont le sujet, consciem­ment, ne sait rien. Ce n’est pas cela l’i­né­dit. Ce qui l’est, c’est la for­ma­li­sa­tion par Lacan de deux manières de s’inscrire dans la fonc­tion phal­lique indé­pen­dam­ment du sexe anatomique.

Le choix de jouis­sance du côté mâle des for­mules de la sexua­tion cor­res­pond à l’être par­lant ayant un rap­port « essen­tiel, struc­tu­ral, avec la limite[5] » pré­cise Jacques-Alain Miller. Ce rap­port à la limite est de struc­ture et la jouis­sance est loca­li­sée. Il s’agit d’un ensemble limité où, pour tout élé­ment, quelque chose est vrai : la fonc­tion phal­lique s’y véri­fie comme cas­tra­tion. Ce qui per­met de consti­tuer un ensemble fini et limité, c’est une excep­tion qui n’est pas sou­mise à la cas­tra­tion. Lacan estime qu’une telle excep­tion se trouve déjà chez Freud sous les espèces du père de la horde de Totem et Tabou. C’est le fait que cette excep­tion existe qui fait que l’ensemble est limité et fini.

         Tandis que du côté dit « femme » de la sexua­tion, le rap­port à la limite est contin­gent et adven­tice selon J.-A. Miller[6]. Ce der­nier adjec­tif, adven­tice, signi­fie ce qui pro­vient du dehors, qui est sur­ajouté. En bota­nique, une plante adven­tice pousse sans avoir été semée. C’est l’index d’une jouis­sance sup­plé­men­taire qui dépen­dant d’une ren­contre impré­vi­sible. Une jouis­sance qui ne répond pas à la struc­ture du tout[7].

         L’une des ques­tions est celle de l’inscription de l’enfant dans la fonc­tion phal­lique ainsi que des façons sin­gu­lières dont cer­tains ne s’y logent pas, de façon struc­tu­rale ou adventice.

 

 

 

[1] Extrait du texte pré­senté par l’auteure lors de la Soirée du FORDA inti­tu­lée « Singularité de la sexua­tion », 26 novembre 2020.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 233.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 67.

[4] Article consul­table en ligne : https://www.lemonde.fr/m‑perso/article/2020/11/20/ces-femmes-puissantes-qui-cassent-les-cliches-sur-les-muscles_6060529_4497916.html

[5] Miller J.-A., « Un répar­ti­toire sexuel », La Cause freu­dienne, Paris, Navarin/Seuil, n° 40, jan­vier 1999, p. 16.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

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