INSTITUT PSYCHANALYTIQUE DE L'ENFANT DU CHAMP FREUDIEN 7e Journée d'Étude — Mars 2023

Qu’en est-il du complexe de castration à l’époque de l’Autre qui n’existe pas ?

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par Jean-Robert Rabanel [1]

 

Je prends le parti du dernier enseignement de Lacan, je tente de situer la question suivante : que devient le complexe de castration au temps de l’Autre qui n’existe pas ?

La métaphore paternelle qui est la conjonction des deux complexes, le complexe d’Œdipe et le complexe de castration dans l’écriture que donne Lacan selon la structure de langage, les place de manière inégale. Le complexe d’Œdipe est défini comme un mythe qui donne forme épique à la structure qu’est le complexe de castration.

Dans quelle mesure la critique de Lacan à l’égard du complexe d’Œdipe au profit du complexe de castration – critique très sévère en particulier dans le Séminaire XVII – nous éclaire sur ce que devient ce dernier, au-delà de l’Œdipe ?

Que deviennent le complexe de castration et le complexe d’Œdipe lorsqu’on prend la perspective de la jouissance, du « il n’y a pas de rapport sexuel » et la fonction nodale du nœud borroméen ?

Dès le début du texte « La signification du phallus », Lacan indique bien : « On sait que le complexe de castration inconscient a une fonction de nœud :

1° dans la structuration dynamique des symptômes au sens analytique du terme, nous voulons dire de ce qui est analysable dans les névroses, les perversions et les psychoses ;

2° dans une régulation du développement qui donne sa ratio à ce premier rôle : à savoir l’installation dans le sujet d’une position inconsciente sans laquelle il ne saurait s’identifier au type idéal de son sexe, ni même répondre sans de graves aléas aux besoins de son partenaire dans la relation sexuelle, voire accueillir avec justesse ceux de l’enfant qui s’y procrée.[2] »

Lacan associe sur ce point structure et développement. Ce qui retient notre attention pour mieux saisir ce terme de sexuation. C’est la première idée qui m’est venue après que le titre de la JIE 6 nous soit communiqué par J.-A. Miller, en même temps que l’opposition entre le versant identificatoire signifiant et le versant objet pour le sexe, le versant identification et le versant identité.

Reste la question suivante : comment lutter contre la jouissance dès lors que la légalisation de celle-ci par le complexe de castration semble faire défaut par une carence du symbolique dans l’époque contemporaine.

Ce qui m’intéresse tout spécialement ce sont les inventions que des sujets qui n’en passent pas par le phallus, ni par l’Autre comme moyen de défense contre la jouissance, nous donnent de recevoir.

 

Une clinique ironique de la sexuation chez l’enfant

Dans le texte d’orientation de la Journée « Enfants violents », J.-A. Miller donne une définition de la castration, à partir de la jouissance et non pas à partir du phallus, qui m’aide à répondre à notre question :

« Le symptôme se définit ici comme l’ersatz, dirais-je, d’une jouissance refusée. J’emploierai cet adjectif parce que j’ai en tête la phrase de Lacan […] “La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi du désir. [3]” […] La castration n’est pas ici définie à partir du phallus, elle est définie directement à partir de la jouissance, c’est-à-dire à partir de la pulsion. Elle est définie à partir de ce que Lacan désigne très précisément comme un refus de la jouissance, ce qui introduit une référence à l’initiative du sujet, dans le cadre d’un choix – on accepte ou on refuse. [4] »

 

Le cas clinique

Présentant le thème du Xè congrès de l’AMP, L’inconscient et le corps parlant, J.-A. Miller disait : « Quand on analyse l’inconscient, le sens de l’interprétation, c’est la vérité. Quand on analyse le parlêtre, le corps parlant, le sens de l’interprétation, c’est la jouissance. Ce déplacement de la vérité à la jouissance donne la mesure de ce que devient la pratique analytique à l’ère du parlêtre.[5]»

Le cas Benoît que je reprends ici pourrait sembler hors du sujet de la sexualité, au premier abord, sauf à oublier le premier caractère de la sexualité freudienne d’être extensible au-delà des organes génitaux de la reproduction sexuée, comme du choix du sexe aussi bien.

Tel est l’abord des choses sur le versant pulsionnel, sur le réel du sexe, plutôt que sur le versant de la signification sexuelle.

C’est là où se mesure l’écart entre différence des sexes par identification via l’Autre et sexuation comme identité pulsionnelle ou identité de jouissance.

 

Benoît

Benoît portait le nom de sa mère qui l’avait rejeté à la naissance. Le père n’étant pas présent, ce sont les infirmières qui lui ont donné son prénom, témoignant ainsi d’un désir, d’une reconnaissance sur laquelle le sujet s’est appuyé.

Comme par hasard, à sept ans Benoît se calme et consent à s’alimenter – c’était sa difficulté principale depuis sa naissance – pour la première fois lors d’un séjour en pédopsychiatre où les infirmières s’occupent spécialement de son alimentation. La reprise du désir de vivre est accrochée à ce personnel.

Bien des années après, lorsqu’il séjourne en réanimation, ce sujet particulièrement agité est, contre toute attente, calme et ne pose pas de problème.

J’apprends aussi par une infirmière qu’il dit avoir sept ans lorsqu’on lui demande son âge et qu’il choisit l’eau minérale qui porte le nom du lieu où son père tenait un petit restaurant.

C’est encore aux infirmières qu’il dit son nom, à savoir le nom de son père, alors que tout le monde l’appelle par le nom de sa mère, nom sous lequel il a été enregistré à l’état civil.

Voilà quelqu’un pour qui l’arrivée au monde a été pour le moins singulière avec une mère rejetante et un père n’adoptant pas son fils.

Devant les difficultés rencontrées par le père dans l’alimentation du fils on assiste à l’échec des solutions substitutives : la grand-mère paternelle, les familles d’accueil successives.

La solution au problème de l’alimentation est trouvée à sept ans, en pédopsychiatrie, avec ces infirmières-là.

Des années plus tard, lors d’un épisode intestinal gravissime, Benoît retrouve des infirmières qui prennent soin de lui et le désir de vivre reprend le dessus.

Avec cette lecture du cas avec papa-maman, les embrouilles avec le nom de la mère et le nom du père, voilà où nous en arrivons : à une identification imaginaire et à une lecture du cas selon le désir.

 

Torsion

Benoît ne parle pas. Il dit quelques mots par intermittence et il présente des mouvements sans cesse, sans répit aucun -évoquant ceux de la chorée de Sydenham-.

Il est un enfant qui s’attache, ce sera une caractéristique : il s’attache en particulier à une éducatrice qui s’attache spécialement à lui.

Les années passent comme ça avec un apaisement relatif.

Puis l’éducatrice tombe malade et pendant un temps où elle est absente de l’institution, se produit une crise de douleur manifeste chez lui. Il ne peut indiquer le lieu de sa douleur, ni l’adresser à quelqu’un. Cette éducatrice revenue de cet arrêt de travail, la détecte, et envoie Benoît à l’hôpital. Je ne sais pas comment elle a fait.

Arrivé là-bas, le chirurgien ne dénote rien de vraiment dramatique, en tout cas au début, si bien qu’il reste hospitalisé une journée. Cependant devant les résultats des radios et des signes manifestes d’occlusion, le chirurgien opère et là surprise, il découvre ce qu’il n’avait, m’a-t-il dit, jamais vu auparavant, l’ensemble de l’intestin grêle farci, un infarctus de l’intestin grêle. La situation est dramatique.

À l’envers de la lecture précédente qui ne faisait pas la part aux phénomènes de corps qui sont massifs, avec le volvulus de huit mètres de l’intestin grêle qui a failli lui coûter la vie, une autre lecture s’imposait.

En travaillant avec les éducateurs, j’ai appris que Benoît avait tordu le bras d’une employée de la lingerie, assez sérieusement pour envoyer celle-ci à l’hôpital avec une luxation du coude. C’était une pratique régulière et ancienne de Benoît avec ses draps, de les tremper dans la cuvette des WC, de les essorer par torsion ou en les frappant contre les murs.

J’ai appris également que les torsions sur les bras des éducateurs ne sont pas rares et anciennes.

Je connaissais les mouvements en arabesque de Benoît.

J’apprends les torsions !

L’employée de la lingerie à laquelle il s’en est pris est d’origine algérienne comme le père de Benoît.

Entre l’Algérie et la France où s’est exprimé pour Benoît le : « Il n’y a pas de rapport sexuel » au niveau du couple parental, c’est dans une topologie de torsion que ce parlêtre trouve à nicher son identité.

Torsion est son nom dans lalangue sienne, dans une lecture du cas, cette fois, non plus à partir du désir, mais à partir de la jouissance.

 

 

 

[1] Extrait du texte présenté par l’auteur lors du 1er Séminaire de l’Institut de l’Enfant dans le cadre de l’Atelier d’Étude 2020-2021, La sexuation des enfants.

[2] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 685.

[3] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, p. 827.

[4] Miller J.-A., « Enfants violents », Intervention de clôture à la 4e Journée de l’Institut de l’Enfant, 2018, p. 21, disponible en ligne.

[5] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du Désir, no88, 2014, p. 114.