INSTITUT PSYCHANALYTIQUE DE L'ENFANT DU CHAMP FREUDIEN 7e Journée d'Étude — Mars 2023

« Une pierre de parole qui tient au sexe »[1]

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par Caroline Nissan

L’invitation de l’Institut de l’Enfant à se mettre au travail sur la sexuation des enfants m’a permis de donner tout son poids aux conséquences de la formalisation de la sexuation par Lacan comme assomption du sexe. Celle-ci marque un tournant décisif dans son enseignement et une orientation fondamentale pour notre clinique dans les cures avec les enfants comme avec les adultes. C’est alors dans la perspective de l’être-pour-le-sexe qu’une phrase de Jacques-Alain Miller, dans L’os d’une cure, m’a saisie : « sur le chemin analytique surgit une pierre de parole qui tient au sexe »[2].

L’être pour le sexe, c’est l’être qui se définit par le sexe là où, chez Heidegger, l’être se définissait par la mort, ce que contient l’expression : « le commun des mortels ». De la mort au sexe est un mouvement dans la cure analytique que Jacques-Alain Miller retrace, au cours de la première partie de sa conférence, qu’il tint au Brésil en 1998. Selon lui, l’analysant passe de l’assomption de la mort, premier franchissement, qui va de l’imaginaire au symbolique, à l’assomption du sexe, second franchissement, dont un des noms est la traversée du fantasme[3].

Pour cheminer dans l’être-pour-le-sexe, revenons au texte de Lacan : « La signification du phallus »[4], qui ouvre la voie du phallus vers la « jouissance comme telle »[5] au cours du mouvement de « déshabillage de l’être »[6] propre au chemin analytique de l’être parlant. Reprenant Freud, Lacan affirme qu’il n’y a qu’un seul type de libido et qu’elle est « de nature masculine »[7]. Au moment de ce texte, il y a comme une partie du tableau de la sexuation mais qui s’applique à tous, à « l’homme (Mensch) »[8] comme le dit Lacan ; la castration ayant, ajoute-t-il, « une fonction de nœud »[9]. Plus tard, les formules de la sexuation garderont le phallus comme référence, mais feront sortir la jouissance de sa prison phallique. Pas-tout de la jouissance ne se situera dans la fonction phallique.

Dans son cours sur « l’Un-tout-seul »[10], Jacques-Alain Miller nous enseigne qu’en effet, la jouissance va être pensée tout un temps chez Lacan à partir du masculin. C’est dans le dernier enseignement de Lacan, avec le Séminaire Encore, puis le Séminaire Le Sinthome, qu’enfin « la jouissance féminine [sera] conçue comme régime de la jouissance comme telle »[11]. Cela porte à conséquences sur l’idée qu’on avait de pouvoir faire une répartition nette de la part homme et de la part femme. C’est pourquoi nous nous intéressons à la clinique du « désordre croissant de la sexuation »[12] au XXIème siècle. La « jouissance comme telle »[13] est la jouissance non-œdipienne et, réduite à l’événement de corps car se situant hors-signifiant. Il y a donc la nécessité d’un passage à l’au-delà de l’Œdipe, qui s’effectue justement aux alentours du texte sur la signification du phallus. En effet, l’année suivante, dans son séminaire Le désir et son interprétation, Lacan propose que le désir d’Hamlet ne se limite pas au désir œdipien, qu’il y a un au-delà ; associant alors le sujet barré à l’objet petit a pour nous amener vers la formule du fantasme. Il y a, en somme, un dépassement du roc de la castration par l’objet petit a. « Cette pierre est cet élément supplémentaire, ce que Lacan appelle l’objet a : un objet supplémentaire par rapport à l’ordre réglé par le signifiant »[14].

Or, c’est en analyse qu’on découvre, dans un surgissement, qu’il n’y a pas rapport sexuel. Dans la vie courante, je dirais qu’on croit plutôt qu’il y a rapport sexuel et qu’on croit savoir ce qu’est une femme ou un homme, chacun empruntant les idéaux de son sexe « jusqu’à la limite de l’acte de copulation »[15], précise Lacan. C’est ce qu’il a appelé la « normativisation »[16], et ce bien que les nouvelles questions du genre, à l’heure du déclin du Nom-du-Père, aient le mérite d’introduire dans la société qu’il y a bien un choix du sexe tout à fait singulier. C’est là l’intuition de la communauté LGBTQI+, lorsqu’elle a accolé le + à son sigle à partir des années 2010, indiquant par là que la nomination est libre à chacun, même à ceux qui n’ont pas encore trouvé un nom pour le dire.

Dans son séminaire inédit « Les non-dupes errent » en 1974, Lacan dit que « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même »[17], conséquence du non-rapport sexuel, de ce que notre être se sexue non pas à partir de l’anatomie mais « à partir du discours qui [nous] a constitués comme sujets de l’inconscient »[18]. Au fond, on ne sait pas ce qu’est être homme ou femme, chacun se l’invente de façon tout à fait singulière. Ce choix du sexe ne se fait pas sans l’effet du discours, dont le sujet procède en ce qu’il « est un être parlé »[19].

Cette pierre de parole qui tient au sexe, c’est ce dont chercheront à témoigner les cas préparés pour cette journée de l’Institut de l’Enfant. Au cours de celle-ci, nous chercherons à cerner une invention in progress sous transfert, qui se situe au-delà de la jouissance phallique, vers un mode de jouir. Et ce travail m’a amené à cerner d’une façon nouvelle qu’il n’y avait pas de phase pré-sexuelle chez l’enfant, en ceci que l’entrée du sujet dans le langage se pose comme la porte d’entrée de la sexuation. Le langage en tant qu’il est un principe différentiel engage d’emblée la castration symbolique : un il y a et il n’y a pas.

Image:  Tableau de Pablo Piccaso, Femme lançant une pierre. Photo prise par Jean Louis Mazieres, site flickr.

[1] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 20.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 19.

[4] Lacan J., « La Signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1999, pp. 685-695.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 9 février 2011, inédit.

[6] Miller J.-A., « L’os d’une cure », op. cit.

[7] Lacan J., « La Signification du phallus », op. cit., p. 695.

[8] Ibid., p. 685.

[9] Ibid.

[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Etre et l’Un », op. cit., inédit.

[11] Ibid., 2 mars 2011, inédit.

[12] Miller J.-A., « Le réel pour le XXIème siècle. Présentation du thème du IXème congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, Paris, 2012, p. 94.

[13] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », op. cit., 9 février 2011, inédit.

[14] Miller J.-A., L’os d’une cure, op. cit., p. 15.

[15] Lacan J., « La Signification du phallus », op. cit., p. 694.

[16] Brousse M.-H., interview réalisée par Myriam Chérel, Ironik, n°28, janvier 2018, disponible en ligne sur https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2018/01/09-Ironik28-LSDD-Marie-He%C2%B4lene-Brousse.pdf

[17] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 9 avril 1974, inédit

[18] Ibid.

[19] Miller J.-A., L’os d’une cure, op.cit., p. 27.