« Une pierre de parole qui tient au sexe »[1]

Texte publié le 10 mars 2021

« Une pierre de parole qui tient au sexe »[1]

Texte publié le 10 mars 2021

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« Une pierre de parole qui tient au sexe »[1]

par Caroline Nissan

L’invitation de l’Institut de l’Enfant à se mettre au tra­vail sur la sexua­tion des enfants m’a per­mis de don­ner tout son poids aux consé­quences de la for­ma­li­sa­tion de la sexua­tion par Lacan comme assomp­tion du sexe. Celle-ci marque un tour­nant déci­sif dans son ensei­gne­ment et une orien­ta­tion fon­da­men­tale pour notre cli­nique dans les cures avec les enfants comme avec les adultes. C’est alors dans la pers­pec­tive de l’être-pour-le-sexe qu’une phrase de Jacques-Alain Miller, dans L’os d’une cure, m’a sai­sie : « sur le che­min ana­ly­tique sur­git une pierre de parole qui tient au sexe »[2].

L’être pour le sexe, c’est l’être qui se défi­nit par le sexe là où, chez Heidegger, l’être se défi­nis­sait par la mort, ce que contient l’expression : « le com­mun des mor­tels ». De la mort au sexe est un mou­ve­ment dans la cure ana­ly­tique que Jacques-Alain Miller retrace, au cours de la pre­mière par­tie de sa confé­rence, qu’il tint au Brésil en 1998. Selon lui, l’analysant passe de l’assomption de la mort, pre­mier fran­chis­se­ment, qui va de l’imaginaire au sym­bo­lique, à l’assomption du sexe, second fran­chis­se­ment, dont un des noms est la tra­ver­sée du fan­tasme[3].

Pour che­mi­ner dans l’être-pour-le-sexe, reve­nons au texte de Lacan : « La signi­fi­ca­tion du phal­lus »[4], qui ouvre la voie du phal­lus vers la « jouis­sance comme telle »[5] au cours du mou­ve­ment de « désha­billage de l’être »[6] propre au che­min ana­ly­tique de l’être par­lant. Reprenant Freud, Lacan affirme qu’il n’y a qu’un seul type de libido et qu’elle est « de nature mas­cu­line »[7]. Au moment de ce texte, il y a comme une par­tie du tableau de la sexua­tion mais qui s’applique à tous, à « l’homme (Mensch) »[8] comme le dit Lacan ; la cas­tra­tion ayant, ajoute-t-il, « une fonc­tion de nœud »[9]. Plus tard, les for­mules de la sexua­tion gar­de­ront le phal­lus comme réfé­rence, mais feront sor­tir la jouis­sance de sa pri­son phal­lique. Pas-tout de la jouis­sance ne se situera dans la fonc­tion phallique.

Dans son cours sur « l’Un-tout-seul »[10], Jacques-Alain Miller nous enseigne qu’en effet, la jouis­sance va être pen­sée tout un temps chez Lacan à par­tir du mas­cu­lin. C’est dans le der­nier ensei­gne­ment de Lacan, avec le Séminaire Encore, puis le Séminaire Le Sinthome, qu’enfin « la jouis­sance fémi­nine [sera] conçue comme régime de la jouis­sance comme telle »[11]. Cela porte à consé­quences sur l’idée qu’on avait de pou­voir faire une répar­ti­tion nette de la part homme et de la part femme. C’est pour­quoi nous nous inté­res­sons à la cli­nique du « désordre crois­sant de la sexua­tion »[12] au XXIème siècle. La « jouis­sance comme telle »[13] est la jouis­sance non-œdipienne et, réduite à l’événement de corps car se situant hors-signifiant. Il y a donc la néces­sité d’un pas­sage à l’au-delà de l’Œdipe, qui s’effectue jus­te­ment aux alen­tours du texte sur la signi­fi­ca­tion du phal­lus. En effet, l’année sui­vante, dans son sémi­naire Le désir et son inter­pré­ta­tion, Lacan pro­pose que le désir d’Hamlet ne se limite pas au désir œdi­pien, qu’il y a un au-delà ; asso­ciant alors le sujet barré à l’objet petit a pour nous ame­ner vers la for­mule du fan­tasme. Il y a, en somme, un dépas­se­ment du roc de la cas­tra­tion par l’objet petit a. « Cette pierre est cet élé­ment sup­plé­men­taire, ce que Lacan appelle l’objet a : un objet sup­plé­men­taire par rap­port à l’ordre réglé par le signi­fiant »[14].

Or, c’est en ana­lyse qu’on découvre, dans un sur­gis­se­ment, qu’il n’y a pas rap­port sexuel. Dans la vie cou­rante, je dirais qu’on croit plu­tôt qu’il y a rap­port sexuel et qu’on croit savoir ce qu’est une femme ou un homme, cha­cun emprun­tant les idéaux de son sexe « jusqu’à la limite de l’acte de copu­la­tion »[15], pré­cise Lacan. C’est ce qu’il a appelé la « nor­ma­ti­vi­sa­tion »[16], et ce bien que les nou­velles ques­tions du genre, à l’heure du déclin du Nom-du-Père, aient le mérite d’introduire dans la société qu’il y a bien un choix du sexe tout à fait sin­gu­lier. C’est là l’intuition de la com­mu­nauté LGBTQI+, lorsqu’elle a accolé le + à son sigle à par­tir des années 2010, indi­quant par là que la nomi­na­tion est libre à cha­cun, même à ceux qui n’ont pas encore trouvé un nom pour le dire.

Dans son sémi­naire inédit « Les non-dupes errent » en 1974, Lacan dit que « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même »[17], consé­quence du non-rapport sexuel, de ce que notre être se sexue non pas à par­tir de l’anatomie mais « à par­tir du dis­cours qui [nous] a consti­tués comme sujets de l’inconscient »[18]. Au fond, on ne sait pas ce qu’est être homme ou femme, cha­cun se l’invente de façon tout à fait sin­gu­lière. Ce choix du sexe ne se fait pas sans l’effet du dis­cours, dont le sujet pro­cède en ce qu’il « est un être parlé »[19].

Cette pierre de parole qui tient au sexe, c’est ce dont cher­che­ront à témoi­gner les cas pré­pa­rés pour cette jour­née de l’Institut de l’Enfant. Au cours de celle-ci, nous cher­che­rons à cer­ner une inven­tion in pro­gress sous trans­fert, qui se situe au-delà de la jouis­sance phal­lique, vers un mode de jouir. Et ce tra­vail m’a amené à cer­ner d’une façon nou­velle qu’il n’y avait pas de phase pré-sexuelle chez l’enfant, en ceci que l’entrée du sujet dans le lan­gage se pose comme la porte d’entrée de la sexua­tion. Le lan­gage en tant qu’il est un prin­cipe dif­fé­ren­tiel engage d’emblée la cas­tra­tion sym­bo­lique : un il y a et il n’y a pas.

Image :  Tableau de Pablo Piccaso, Femme lan­çant une pierre. Photo prise par Jean Louis Mazieres, site flickr.

[1] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 20.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 19.

[4] Lacan J., « La Signification du phal­lus », Écrits, Paris, Seuil, 1999, pp. 685–695.

[5] Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. L’Être et l’Un », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du dépar­te­ment de psy­cha­na­lyse de l’université Paris 8, cours du 9 février 2011, inédit.

[6] Miller J.-A., « L’os d’une cure », op. cit.

[7] Lacan J., « La Signification du phal­lus », op. cit., p. 695.

[8] Ibid., p. 685.

[9] Ibid.

[10] Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. L’Etre et l’Un », op. cit., inédit.

[11] Ibid., 2 mars 2011, inédit.

[12] Miller J.-A., « Le réel pour le XXIème siècle. Présentation du thème du IXème congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, Paris, 2012, p. 94.

[13] Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. L’Être et l’Un », op. cit., 9 février 2011, inédit.

[14] Miller J.-A., L’os d’une cure, op. cit., p. 15.

[15] Lacan J., « La Signification du phal­lus », op. cit., p. 694.

[16] Brousse M.-H., inter­view réa­li­sée par Myriam Chérel, Ironik, n°28, jan­vier 2018, dis­po­nible en ligne sur https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2018/01/09-Ironik28-LSDD-Marie-He%C2%B4lene-Brousse.pdf

[17] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 9 avril 1974, inédit

[18] Ibid.

[19] Miller J.-A., L’os d’une cure, op.cit., p. 27.

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