Les enfants : quelle horreur !

Publié paru le 3 décembre 2018

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Les enfants : quelle horreur !

Par Anaëlle Lebovits-Quenehen

À pro­pos d’enfants vio­lents, com­ment ne pas pen­ser à la pré­sence des enfants dans les films d’horreur, ces enfants angois­sants et ter­ri­fiants qui donnent une éton­nante idée de la repré­sen­ta­tion que les adultes (qui ima­ginent et regardent ces films) se font des enfants ? Même quand on n’est pas ama­teur de films d’horreur, on se sou­vient des inquié­tantes jumelles de Shining, pion­nières du genre. Quelles pré­dis­po­si­tions par­ti­cu­lières les enfants auraient-ils donc à sus­ci­ter la ter­reur, eux que l’on se repré­sente sur­tout très spon­ta­né­ment, comme d’adorables créa­tures ? Se poser cette ques­tion consiste à mettre la focale davan­tage sur le regard que les adultes posent sur les enfants et leur sup­po­sée vio­lence poten­tielle que sur leur vio­lence objec­tive. N’empêche, avan­çons dans cette voie car cette ques­tion nous donne l’occasion de quelques consi­dé­ra­tions sur le thème qui nous occupe.

Une piste semble en effet se des­si­ner quand on songe à ce que Jacques-Alain Miller note dans sa pré­sen­ta­tion du thème de la pro­chaine jour­née de l’Institut de l’Enfant, « Enfants vio­lents ». Il avance en effet que la vio­lence, quand elle n’est pas symp­to­ma­tique, fait signe d’une jouis­sance sur laquelle la loi du désir n’a pas opéré, lais­sant cette jouis­sance s’exprimer sur le mode de la vio­lence, là où une autre moda­lité d’expression, plus civi­li­sée, plus éla­bo­rée, n’a pu être trouvée.

Or, l’étymologie du terme « vio­lence » semble éta­blir une cor­ré­la­tion intrin­sèque entre l’enfant et la vio­lence. Venant du latin vio­len­cia, lui-même issu du verbe vis (vou­loir), ce terme tra­duit, à par­tir de Cicéron, une part du sens que le mot grec duna­mis char­rie. Dunamis signi­fie alors force et pou­voir, mais chez Aristote – bien avant Cicéron donc – duna­mis a le sens de ce qui est en puis­sance, ce qui est en deve­nir. Ainsi dira-t-on de l’enfant qu’il est « un ani­mal pen­sant » en puis­sance, ou de la graine qu’elle est un fruit en puis­sance, ou encore du béton qu’il est un immeuble en puis­sance. À suivre l’étymologie du terme de vio­lence et l’un des sens qu’il revêt en grec, il y a une cor­ré­la­tion à faire entre la puis­sance au sens de l’être en deve­nir et la vio­lence. C’est d’autant plus net si l’on entend par vio­lence, l’expression d’une force hors la loi, hors de cette loi qui per­met jus­te­ment à la jouis­sance qui s’exprime vio­lem­ment d’être orien­tée vers d’autres buts, ce qu’une édu­ca­tion ache­vée est pré­ci­sé­ment sen­sée permettre.

Si donc l’enfant est en deve­nir, au sens où il n’est pas encore adulte, sui­vons éga­le­ment Lacan en sa défi­ni­tion « néga­tive »1 de l’enfant, celle par laquelle il affirme que « l’enfant n’est pas une forme molle de l’adulte »2. Ceci est vrai quelle que soit la struc­ture de l’enfant auquel on a affaire. Quoi que déjà capable d’un for­mi­dable usage des sem­blants, plus ils sont jeunes, plus les normes sociales leur sont étran­gères. À ce titre, ils disent sou­vent ce qu’ils pensent comme ils le pensent, même quand leur pro­pos est chif­fré, passe par le jeu, la méta­phore ou la méto­ny­mie à leur disposition.

Si l’autre ne joue pas le jeu, un enfant le per­çoit mieux qu’un adulte dis­po­sant des codes sociaux et s’y pliant, et ce, jus­te­ment parce que ces codes brouillent l’intelligence de la plu­part des adultes. À ceci, une rai­son simple que Lacan expose en 1936 en avan­çant que les adultes ayant inté­gré les caté­go­ries conven­tion­nelles qui leur per­mettent par ailleurs de vivre en société, voient leur pers­pi­ca­cité enta­mée mal­gré leur « plus grande dif­fé­ren­cia­tion psy­chique »3. L’absence de ces caté­go­ries sert incon­tes­ta­ble­ment la faculté de l’enfant à per­ce­voir les signes qui ren­forcent sa pers­pi­ca­cité. Mais plus encore, « la struc­ture pri­maire de son psy­chisme »4 lui per­met d’être d’emblée péné­tré « du sens essen­tiel de la situa­tion » et de « l’inter­ac­tion sociale qui s’y est expri­mée »5.

Là où un enfant fait volon­tiers confiance à ce qu’il éprouve, à la façon dont il per­çoit les situa­tions aux­quelles il est confronté, la bonne édu­ca­tion dis­pen­sée par les adultes les pousse bien sou­vent à refou­ler leurs impres­sions pre­mières. Ils ont ainsi ten­dance à les faire s’atténuer afin de s’épargner d’avoir à y répondre d’une façon inven­tive ou incon­ve­nante. Ils dédouanent éga­le­ment volon­tiers l’autre de sa gros­siè­reté ou de son agres­si­vité pour se dédoua­ner du même mou­ve­ment de leur propre inca­pa­cité à trou­ver une manière de lui répondre sans lâcheté ni manque d’égard. Car il n’y a en réa­lité pour cela que la voie de l’esprit au sens où Freud l’entend dans Le mot d’esprit dans ses rap­ports avec l’inconscient. Encore faut-il dis­po­ser d’assez d’esprit pour en faire usage, et l’esprit manque à la plu­part des adultes. Il manque par défi­ni­tion aux enfants puisque, au sens où Freud l’entend, l’esprit tire sa puis­sance de réfé­rences impli­cites à la sexua­lité sur laquelle l’enfant n’a quant à lui que des théo­ries aussi approxi­ma­tives que privées.

À cet égard, adultes et enfants sont effec­ti­ve­ment de deux races bien dis­tinctes et les seconds ter­ri­fient par­fois les pre­miers de ce seul fait. C’est d’ailleurs sans doute ce qui fait que, parmi les adultes, cer­tains per­çoivent les enfants dans le registre de l’horreur, ce qui s’exprime bel et bien dans cer­tains films d’épouvante. Ces adultes sont pour ainsi dire ter­ri­fiés par l’intelligence juvé­nile et volon­tiers lapi­daire de ces jeunes per­sonnes. C’est pour la même rai­son que d’autres les per­çoivent dans le registre de la joie et accueille volon­tiers la pers­pi­ca­cité inci­vile qui les carac­té­rise du seul fait de leur jeu­nesse et de la puis­sance qui les habite jusqu’à l’âge d’homme ou de femme, mais bien sou­vent dès avant déjà.

Un cer­tain nombre d’adultes craignent ainsi les réac­tions des enfants qui les sanc­tion­ne­ront spon­ta­né­ment sans prendre de gants, même si l’objet de leur sanc­tion fait par­fois l’objet d’un dépla­ce­ment. Ces adultes craignent ce qu’un cinéaste a trouvé à nom­mer dans un thril­ler leur « sixième sens »6. Du côté de l’analyste, le moindre lap­sus de l’acte est sanc­tionné par les jeunes sujets qu’il reçoit, et dans l’instant le plus sou­vent. Une phrase suf­fit, ou une atti­tude, qui remet­tra le cli­ni­cien sur le che­min s’il accepte de prendre au sérieux l’enfant qui s’adresse à lui. C’est à cette condi­tion que, lui don­nant chance de réfé­rer son éven­tuelle vio­lence au point de réel qu’elle traite, l’analyste accom­pa­gnera une réorien­ta­tion de la jouis­sance de l’enfant sur une autre voie, moins vio­lente si elle l’est, mais toute aussi pas­sion­née, ou disons déci­dée. Mais ce sera à la seule condi­tion que, s’il l’avait perdu en muris­sant, l’analyste ait, par sa propre ana­lyse, retrouvé un peu de cette pers­pi­ca­cité qui l’habitait lui aussi jadis.

Anaëlle Lebovits-Quenehen

Notes

1 Nous employons ici le terme « néga­tive » au sens où l’on parle de théo­lo­gie négative.
2 Lacan J., « Discours de clô­ture au Congrès de Strasbourg », Lettres de l’EFP, n° 7, 1970, p. 157–166.
3 Lacan J., « Au-delà du prin­cipe de réa­lité », (1936), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 89.
4 Ibid., p. 89.
5 Ibid.
6 Le sixième sens : film réa­lisé par Michael Mann (1986).

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