Édito 3 : Maryse et son crayon

Texte publié le 20 juillet 2020

Édito 3 : Maryse et son crayon

Texte publié le 20 juillet 2020

image_pdfimage_print

Édito 3 : Maryse et son crayon

par Laura Sokolowsky 

Le signe moins est la marque irré­duc­tible de la posi­tion fémi­nine ins­tau­rée à par­tir d’une cas­tra­tion inau­gu­rale selon Freud. Cette marque est indu­bi­table car elle est fon­dée sur la vision d’une dif­fé­rence ana­to­mique. « D’emblée elle a jugé et décidé. Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir. [1]». Le vœu de pos­sé­der mal­gré tout le sup­plé­ment phal­lique désiré consti­tue l’impasse de la sexua­lité fémi­nine. Ainsi, le Penisneid est la signi­fi­ca­tion fon­da­men­tale que Freud a don­née au ne pas avoir. 

Ce qu’une femme n’a pas ne se déduit pas de l’organe réel, le phal­lus doit être situé sur le plan de son exis­tence sym­bo­lique. C’est la rai­son pour laquelle l’on peut dire, avec Lacan, que ne pas avoir le phal­lus revient à l’avoir en tant que mar­qué du signe moins. C’est parce que le phal­lus est un signi­fiant qu’il est pos­sible de le mar­quer du signe moins et c’est à cette exis­tence néga­tive que le sujet fémi­nin par­ti­cipe [2]. En 1931, Freud envi­sa­gea la pers­pec­tive cli­nique du Penisneid comme une néga­ti­vité dont le sujet tien­drait la mère pour res­pon­sable. Lacan le reprit en 1963 de la façon sui­vante : « C’est bien ce que Freud nous explique, que pour elle cette reven­di­ca­tion de pénis res­tera jusqu’à la fin essen­tiel­le­ment liée au rap­port à la mère, c’est-à-dire à la demande [3]». D’où ce fait cru­cial que l’objet a se consti­tue dans la dépen­dance à la demande du côté fémi­nin de la sexuation.

Le rap­port au manque du côté de la part femme est tel que ce qui manque, c’est cela qu’il faut avoir. Ce n’est pas tant la cas­tra­tion qui est recher­chée que la per­ma­nence du phal­lus dans le fan­tasme. D’où aussi la croyance fémi­nine selon laquelle le phal­lus, c’est a [4]. Si la fille s’intéresse à la cas­tra­tion, c’est deutéro-phallique, cet inté­rêt est secon­daire chez elle[5]. Ce temps second où la fille s’intéresse à l’objet du désir de l’Autre cor­res­pond à la phase phal­lique que Freud a décou­vert. Si l’objet pul­sion­nel n’est pas d’emblée phal­li­cisé, le mou­ve­ment par lequel l’objet a se phal­li­cise dépend de l’effet de la méta­phore, lorsque la signi­fi­ca­tion phal­lique se sub­sti­tue à l’x du désir de la mère.

Un exemple cli­nique de la phal­li­ci­sa­tion pré­coce du Penisneid a été pré­ci­sé­ment décrit par Rosine et Robert Lefort dans le cas de la petite Maryse[6]. Cette petite fille de deux ans fut sépa­rée de sa mère depuis ses quatre mois et vivait en ins­ti­tu­tion. Au départ de son ana­lyse, son Penisneid pri­maire se pré­sen­tait sous la forme d’une vieille croûte de pain, d’un déchet qu’elle déte­nait avant de ren­con­trer son Autre dans le transfert.

Ce qu’elle n’avait pas, Maryse alla le cher­cher sous la jupe d’une pou­pée, puis sous celle de l’analyste. Dès lors, le Penisneid entra en réso­nance avec le champ pul­sion­nel des objets de la demande. La dia­lec­tique entre l’objet a et ‑φ devint pos­sible à par­tir du moment où Maryse consti­tua son Autre comme por­teur de l’objet : elle pré­leva un crayon sur la per­sonne de l’analyste dès la pre­mière ren­contre. Malgré un com­por­te­ment inquié­tant causé par l’abandon pré­coce de sa mère et les mul­tiples ins­ti­tu­tions qu’elle avait déjà fré­quen­tées, Maryse n’était pas un enfant psy­cho­tique. Le crayon n’était pas de son côté, elle alla le cher­cher dans la poche de Rosine Lefort.

La phal­li­ci­sa­tion du Penisneid s’effectua en deux étapes logiques chez cette petite fille. Le pre­mier temps fut mar­qué par la mise en forme de la demande qui venait signi­fi­can­ti­ser la pri­va­tion de l’organe. À ce moment, les objets a pul­sion­nels étaient encore intri­qués au Penisneid. Le deuxième temps logique fut mar­qué par la néga­tion de la pro­po­si­tion « tout être vivant est phal­lique ». Cette phase phal­lique met­tait Maryse sur un pied d’égalité avec le petit Hans qui cher­chait, lui aussi, à loca­li­ser le phal­lus sur le corps mater­nel[7].

Mais sur­tout, le cas Maryse démontre clai­re­ment que la cas­tra­tion est sup­por­tée par la dimen­sion du dire. Ce fut par l’énoncé « papa-pipi » que Maryse convo­qua l’existence d’un élé­ment venant nier la fonc­tion phal­lique. Elle avait deux ans, l’aventure fémi­nine com­men­çait pour elle.

[1] Freud, S., « Quelques consé­quences de la dif­fé­rence ana­to­mique entre les sexes ». La vie sexuelle, Paris, PUF, 1982, p. 127.   [«  Sie hat es gese­hen, weiß ‚daß  sie es nicht hat, und will es haben »].

[2] Miller J.-A., « Des sem­blants dans la rela­tion entre les sexes », La Cause freu­dienne n° 36, 1997.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 233.

[4] Ibid., p.310.

[5] Ibid. p. 233.

[6] Lefort R. et R., Maryse devient une petite fille : psy­cha­na­lyse d’une enfant de 26 mois, Paris, Champ freu­dien, Seuil, 1995.

[7] « […] je pen­sais que, puisque tu étais si grande, tu devais avoir un fait-pipi comme un che­val » dit Hans à sa mère. Cf. S. Freud, « Analyse d’une pho­bie chez un petit gar­çon de 5 ans », Cinq psy­cha­na­lyses, Paris, PUF, 1985, p.96.

image_pdfimage_print

Articles simi­laires

6e jour­née d’étude

Agenda

décembre 2020
Pas d’é­vé­ne­ment actuel­le­ment programmé. 

Étude et recherche

Atelier d’é­tude 2020–2021

Zappeur

Zapresse