Édito : Une parole sin­gu­lière

Texte publié le 13 octobre 2020

Édito : Une parole sin­gu­lière

Texte publié le 13 octobre 2020

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Édito : Une parole sin­gu­lière

Par Hervé Damase

 

Lilie, huit ans, arrive sur le pla­teau accom­pa­gnée de sa mère Chrystelle, édu­ca­trice. Elle se pré­sente dans sa robe à pois avec ses oreilles de chat [1]. Lilie s’appelle Lilie parce qu’elle a choisi ce pré­nom, mais ne sait pas dire pour­quoi. Cela lui est venu comme ça. « Depuis la mater­nelle, elle s’autobaptise ainsi », pré­cise sa mère. Elle est née gar­çon et s’appelait… « hum, hum… », on ne pro­nonce plus ce nom. C’est à trois ans qu’elle a senti qu’elle s’appelait Lilie. « J’l’ai dit à huit ans et je le res­sen­tais à trois ans. J’étais pas bien dans mon corps et je me disais à maman (sic) des idées sui­ci­daires tel­le­ment j’étais pas bien dans mon corps. Un soir j’ai dit à maman “je suis une fille” et là elle a… ah… » Elle n’en avait parlé à per­sonne, juste à Esteban, son copain d’école, quelques mois aupa­ra­vant.

Lilie avait des troubles de l’endormissement et avait consulté pour cela. Aujourd’hui on sait pour­quoi : tous les soirs elle se pose des ques­tions dif­fi­ciles. Sa mère lui a tou­jours appris à ne pas cacher ce qu’elle res­sent, d’abord à elle-même, mais aussi aux autres. Cela a par­ti­cipé à ce que Lilie se sente très dif­fé­rente.

A l’école, au début, c’était un peu spé­cial, on ne pou­vait pas l’appeler par son pré­nom de fille. Maintenant on peut le dire mais pas l’écrire par­tout. Son pré­nom mas­cu­lin reste sur les listes offi­cielles. C’est dif­fi­cile de faire chan­ger le nom à l’état civil, car c’est assi­milé à un chan­ge­ment de sexe. Or pour Lilie, il ne s’agit pas de chan­ger de sexe. Elle n’a pas fait ce choix. Elle se sent fille depuis tou­jours. Mais c’est un corps de gar­çon qui l’enveloppe. C’est donc très gênant, voire dépri­mant… On avance éga­le­ment le risque que son chan­ge­ment de pré­nom l’enferme dans une iden­tité de fille. Mais cela n’a pas lieu d’être puisqu’elle a déjà prouvé qu’elle ne s’enfermait pas dans une iden­tité de gar­çon, ainsi elle garde la pos­si­bi­lité de la reprendre.

Avec le voi­si­nage, tout se passe bien, on leur a expli­qué ce qui se pas­sait pour Lilie et ça a été très bien vécu : ils l’appellent tous Lilie à pré­sent. Ce n’est qu’à l’école que ça reste com­pli­qué. Le jour de la ren­trée, alors que ses parents la déposent en toute confiance, ils ont fait subir à Lilie une expé­rience cruelle : on l’a appelé par son pré­nom mas­cu­lin pen­dant que la psy­cho­logue sco­laire obser­vait son degré de souf­france. Rentrée à la mai­son, elle a tombé le masque et ne vou­lait plus retour­ner à l’école.

Si Lilie se retrouve sur le pla­teau avec sa maman, c’est bien parce que cette der­nière juge qu’il faut faire du bruit pour faire connaître la situa­tion des enfants comme Lilie qui, selon elle, sont de plus en plus nom­breux : « Il faut dire que si nos enfants ils sont dif­fé­rents, ils sont ! »

En atten­dant, quand elle sera grande, Lili vou­dra être pilote d’hélicoptère.

Des his­toires comme celle de Lilie, sans doute y en a‑t‑il d’autres. C’est en tout cas la pre­mière qui fut rela­tée récem­ment à la télé­vi­sion fran­çaise. Elle est convain­cante et à n’en pas dou­ter elle ouvre la voie à d’autres.

L’histoire de Lilie se tisse bien sûr dans les dis­cours qui l’accueillent et qui l’enserrent, mais sa parole y demeure tout à fait sin­gu­lière, et énig­ma­tique. Cette parole nous indique l’existence d’un ter­ri­toire au-delà des iden­ti­fi­ca­tions ima­gi­naires et des assi­gna­tions bio­lo­giques, un ter­ri­toire qui, à être négligé, cause à un enfant une souf­france insup­por­table.

A l’Institut de l’Enfant, c’est avec cette bous­sole que nous sommes atten­tifs à ce que les enfants disent de ce qu’ils éprouvent dans leur corps. Le thème de la pro­chaine Journée de l’IE, « La sexua­tion de l’enfant », nous met à la tâche d’en rendre compte. Ce numéro du Zappeur en est encore un témoi­gnage à facettes mul­tiples.

Bonne lec­ture !

 

[1] Video ici : https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/invitees-le-temoignage-de-lilie-enfant-transgenre-et-sa-mere-chrystelle-vincent-34776412.html

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