INSTITUT PSYCHANALYTIQUE DE L'ENFANT DU CHAMP FREUDIEN 7e Journée d'Étude — Mars 2023

Education sexuelle

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par Marie-Cécile Marty

 « Depuis quelques temps, il est clair que le discours universitaire doit s’inscrire uni-vers-Cythère, puisqu’il doit répandre l’éducation sexuelle. Nous verrons à quoi ça aboutira. Il ne faut surtout pas y faire obstacle. Que de ce point de savoir, qui se pose exactement dans la situation autoritaire du semblant, quelque chose puisse se diffuser et qui ait pour effet d’améliorer les rapports des sexes, est assurément bien fait pour provoquer le sourire d’un analyste. Mais après tout, qui sait [1] ? »

1973 : L’éducation sexuelle prend place à l’école dans les classes de sixième et cinquième, donnant ainsi aux enfants des informations sur la vie sexuelle et ouvrant un espace de parole hors de la famille sur la vie affective. L’allusion de Lacan à cette décision[2] nous indique comment celui-ci pose le problème : il ne s’intéresse pas au contenu pédagogique et aborde la question à partir de sa conceptualisation des quatre discours. Par ses affinités avec le discours du maître, le discours universitaire place le savoir en position de semblant, il produit du sens, du vrai. Rappelons que pour Lacan, chaque discours précipite un lien social, que chaque discours donne un ordre aux choses et inversement, ce qui s’y articule s’ordonne de ses effets.

Comment accompagner l’enfant qui grandit sur le chemin de la rencontre amoureuse, avec le sexuel, avec un partenaire ? Pour Lacan, il n’y a pas de rapport sexuel. Il revient à chaque parlêtre de se débrouiller de son propre sexe, du rapport à l’autre sexe et à sa jouissance. En revanche, l’analyste s’intéresse aux effets du discours sur l’éducation sexuelle pour les enfants et les adolescents à travers les époques.

L’éducation sexuelle apparaît à la fin du XIXè siècle : elle est d’abord l’affaire des associations, tel le Planning Familial.  A cette époque, cette association s’adresse aux jeunes filles sur le point de se marier ; on parle d’« éducation au mariage » et d’ « hygiène conjugale ». Le discours du maître de l’époque promeut un idéal de couple uni.

Dans son dernier enseignement, Lacan distingue la jouissance du corps (le parlêtre se jouit de lui-même) et la jouissance de la parole, « dysharmonique au corps[3] ». L’éducation sexuelle essaie de faire tenir ces deux bouts, disjoints. Elle poursuit ainsi deux objectifs. Tout d’abord, elle vise à prémunir les jeunes non-initiés, les rapports sexuels sont alors envisagés sous l’angle d’un risque d’exploitation sexuelle. Comme le souligne Lacan, jouir d’un corps, en avoir la jouissance quand il s’agit du corps de l’autre implique une dimension « sadienne[4]» à ne pas confondre avec « sadique[5] ». Deuxième objectif : l’éducation sexuelle vise à lever de voile de l’ignorance afin de mieux prémunir la jeunesse. Interrogé sur la question du savoir de l’enfant en la matière, Freud répond que « l’enfant pèche déjà tandis que les parents pensent encore qu’il ne sait pas ce qui est coupable[6].» L’enfant construit très tôt, face à l’énigme de la naissance, face au trou de savoir sur le sexe, des fictions : les théories sexuelles infantiles. L’ignorance en question se situe plutôt du côté des parents et tient au refoulement, souligne Freud. Ce dernier invite alors la famille et les enseignants à ne pas inculquer à l’enfant « la crainte de penser[7] » au risque de développer des défenses névrotiques qu’il déclinera plus tard sous forme d’inhibition, symptôme, ou angoisse.

Dans les années soixante, les établissements scolaires accueillent la mixité ; l’école devient le lieu de la rencontre avec l’autre sexe, des émois sexuels, et ébats. Les adultes angoissés multiplient les conseils auprès des jeunes afin qu’ils domptent leurs pulsions. C’est dans les années soixante-dix que l’éducation sexuelle fait son entrée à l’école d’abord sous forme facultative : les discours ne s’articulent alors plus autour de l’interdit mais d’une libération des mœurs. C’est la loi relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception qui confère à l’éducation sexuelle son caractère obligatoire à l’école.

A la fin du XXè siècle, le discours universitaire relaie les programmes de santé publique et se colore d’un discours désigné par Lacan comme celui de la science [8]. Sous l’égide de la convention internationale des droits de l’enfant, un discours universel fait son entrée : le corps de l’enfant est à respecter et à reconnaître comme tel. Les corps sont plus que jamais attrapés par le discours. L’éducation sexuelle introduit les questions du droit au plaisir pour chacun avec son pendant : la réduction des risques et le droit de se protéger. Elle est redéfinie en 2018 comme un outil de prévention et de lutte contre les violences et les discriminations sexuelles liées au genre, à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre, elle informe de leurs droits, les sensibilisent au consentement [9]. Aujourd’hui, l’éducation sexuelle passe par internet où une prolifération d’espaces numériques dévoile ce qu’il y a de plus intime du rapport des parlêtres à la jouissance au regard des autres. Chacun peut y performer sa différence. Une question s’impose à ceux qui s’orientent du discours analytique, comment proposer des lieux in presencia d’où l’interrogation sur l’énigme du sexe peut se poser autrement qu’à partir des figures imposées de la pornographie ou du genre.

Après la BD de Titeuf comme support de questions, l’éducation sexuelle a récemment pris le format de série avec « Sex education », une série britannique parue en 2019. Via un joyeux florilège de portraits d’adolescents de seize ans, cette série démontre l’angoisse en jeu dans l’énigme du sexuel, «  ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire[10] », ou bien encore que « les rencontres sexuelles, c’est toujours raté, même et surtout quand c’est un acte[11] ».

Cette série fait-elle état d’une nouveauté ? Ne concluons pas trop vite. Elle présente des jeunes modernes, «chacun prisonnier de son corps jouissant [12] », pris dans d’incessantes parties de va-et-vient entre partenaires où un et un ne font pas deux, mais trois, chacun «  Un plus a [13]» comme le souligne Lacan dans le Séminaire Encore. La coupure à la fin de chaque épisode du format série donne consistance au bord à partir duquel la répétition prend appui et élan, pas sans le regard de l’autre. Les spectateurs ouvrent les paris pour la suite en attendant le prochain épisode. Une petite castration qui laisse encore, un peu, à désirer.

*Tableau: Jean-Antoine WATTEAU, Pèlerinage à l’île de Cythère. 1717.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 47.
[2] Décision du conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale.
[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La cause du désir, n° 88, 2014, p. 112.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, ...ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 32.
[5] Ibid.
[6] Freud S., « Les explications sexuelles données aux enfants », La vie sexuelle, PUF, 2011, p. 8.
[7] Ibid, p. 11.
[8] Lacan J., « Conférence de Louvain », La cause du désir, n°96, 2017, p.27 : Le discours de la science « de plus en plus, est là imminent, menaçant par sa présence, par l’idée que tout ça va se régler enfin en termes mécaniques, de balistique, d’équilibre, de courants et puis, plus on en saura, mieux ça vaudra, et bientôt enfin nous saurons comment produire tel ou tel type d’individu qui, lui, saura marcher avec tous ».
[9] Cf. Circulaire du 12 septembre 2018 relative à l’éducation à la sexualité émanant du ministère de l’Education nationale, disponible en ligne.
[10] Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 132.
[11] Lacan J., Le séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit. p. 27.
[12] Brousse M.-H., « Solitude des corps », Lacan quotidien n° 883, disponible en ligne.
[13] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op.cit. p. 47.