Education sexuelle

Texte publié le 16 sep­tembre 2020

Education sexuelle

Texte publié le 16 sep­tembre 2020

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Education sexuelle

par Marie-Cécile Marty

 « Depuis quelques temps, il est clair que le dis­cours uni­ver­si­taire doit s’inscrire uni-vers-Cythère, puisqu’il doit répandre l’éducation sexuelle. Nous ver­rons à quoi ça abou­tira. Il ne faut sur­tout pas y faire obs­tacle. Que de ce point de savoir, qui se pose exac­te­ment dans la situa­tion auto­ri­taire du sem­blant, quelque chose puisse se dif­fu­ser et qui ait pour effet d’améliorer les rap­ports des sexes, est assu­ré­ment bien fait pour pro­vo­quer le sou­rire d’un ana­lyste. Mais après tout, qui sait [1] ? »

1973 : L’éducation sexuelle prend place à l’école dans les classes de sixième et cin­quième, don­nant ainsi aux enfants des infor­ma­tions sur la vie sexuelle et ouvrant un espace de parole hors de la famille sur la vie affec­tive. L’allusion de Lacan à cette décision[2] nous indique com­ment celui-ci pose le pro­blème : il ne s’intéresse pas au contenu péda­go­gique et aborde la ques­tion à par­tir de sa concep­tua­li­sa­tion des quatre dis­cours. Par ses affi­ni­tés avec le dis­cours du maître, le dis­cours uni­ver­si­taire place le savoir en posi­tion de sem­blant, il pro­duit du sens, du vrai. Rappelons que pour Lacan, chaque dis­cours pré­ci­pite un lien social, que chaque dis­cours donne un ordre aux choses et inver­se­ment, ce qui s’y arti­cule s’or­donne de ses effets.

Comment accom­pa­gner l’enfant qui gran­dit sur le che­min de la ren­contre amou­reuse, avec le sexuel, avec un par­te­naire ? Pour Lacan, il n’y a pas de rap­port sexuel. Il revient à chaque par­lêtre de se débrouiller de son propre sexe, du rap­port à l’autre sexe et à sa jouis­sance. En revanche, l’analyste s’intéresse aux effets du dis­cours sur l’éducation sexuelle pour les enfants et les ado­les­cents à tra­vers les époques.

L’éducation sexuelle appa­raît à la fin du XIXè siècle : elle est d’abord l’affaire des asso­cia­tions, tel le Planning Familial.  A cette époque, cette asso­cia­tion s’adresse aux jeunes filles sur le point de se marier ; on parle d’« édu­ca­tion au mariage » et d’ « hygiène conju­gale ». Le dis­cours du maître de l’époque pro­meut un idéal de couple uni.

Dans son der­nier ensei­gne­ment, Lacan dis­tingue la jouis­sance du corps (le par­lêtre se jouit de lui-même) et la jouis­sance de la parole, « dys­har­mo­nique au corps[3] ». L’éducation sexuelle essaie de faire tenir ces deux bouts, dis­joints. Elle pour­suit ainsi deux objec­tifs. Tout d’abord, elle vise à pré­mu­nir les jeunes non-initiés, les rap­ports sexuels sont alors envi­sa­gés sous l’angle d’un risque d’exploitation sexuelle. Comme le sou­ligne Lacan, jouir d’un corps, en avoir la jouis­sance quand il s’agit du corps de l’autre implique une dimen­sion « sadienne[4]» à ne pas confondre avec « sadique[5] ». Deuxième objec­tif : l’éducation sexuelle vise à lever de voile de l’ignorance afin de mieux pré­mu­nir la jeu­nesse. Interrogé sur la ques­tion du savoir de l’enfant en la matière, Freud répond que « l’enfant pèche déjà tan­dis que les parents pensent encore qu’il ne sait pas ce qui est coupable[6].» L’enfant construit très tôt, face à l’énigme de la nais­sance, face au trou de savoir sur le sexe, des fic­tions : les théo­ries sexuelles infan­tiles. L’ignorance en ques­tion se situe plu­tôt du côté des parents et tient au refou­le­ment, sou­ligne Freud. Ce der­nier invite alors la famille et les ensei­gnants à ne pas incul­quer à l’enfant « la crainte de penser[7] » au risque de déve­lop­per des défenses névro­tiques qu’il décli­nera plus tard sous forme d’inhibition, symp­tôme, ou angoisse.

Dans les années soixante, les éta­blis­se­ments sco­laires accueillent la mixité ; l’école devient le lieu de la ren­contre avec l’autre sexe, des émois sexuels, et ébats. Les adultes angois­sés mul­ti­plient les conseils auprès des jeunes afin qu’ils domptent leurs pul­sions. C’est dans les années soixante-dix que l’éducation sexuelle fait son entrée à l’école d’abord sous forme facul­ta­tive : les dis­cours ne s’articulent alors plus autour de l’interdit mais d’une libé­ra­tion des mœurs. C’est la loi rela­tive à l’interruption volon­taire de gros­sesse et à la contra­cep­tion qui confère à l’éducation sexuelle son carac­tère obli­ga­toire à l’école.

A la fin du XXè siècle, le dis­cours uni­ver­si­taire relaie les pro­grammes de santé publique et se colore d’un dis­cours dési­gné par Lacan comme celui de la science [8]. Sous l’égide de la conven­tion inter­na­tio­nale des droits de l’enfant, un dis­cours uni­ver­sel fait son entrée : le corps de l’enfant est à res­pec­ter et à recon­naître comme tel. Les corps sont plus que jamais attra­pés par le dis­cours. L’éducation sexuelle intro­duit les ques­tions du droit au plai­sir pour cha­cun avec son pen­dant : la réduc­tion des risques et le droit de se pro­té­ger. Elle est redé­fi­nie en 2018 comme un outil de pré­ven­tion et de lutte contre les vio­lences et les dis­cri­mi­na­tions sexuelles liées au genre, à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre, elle informe de leurs droits, les sen­si­bi­lisent au consen­te­ment [9]. Aujourd’hui, l’éducation sexuelle passe par inter­net où une pro­li­fé­ra­tion d’espaces numé­riques dévoile ce qu’il y a de plus intime du rap­port des par­lêtres à la jouis­sance au regard des autres. Chacun peut y per­for­mer sa dif­fé­rence. Une ques­tion s’impose à ceux qui s’orientent du dis­cours ana­ly­tique, com­ment pro­po­ser des lieux in pre­sen­cia d’où l’interrogation sur l’énigme du sexe peut se poser autre­ment qu’à par­tir des figures impo­sées de la por­no­gra­phie ou du genre.

Après la BD de Titeuf comme sup­port de ques­tions, l’éducation sexuelle a récem­ment pris le for­mat de série avec « Sex edu­ca­tion », une série bri­tan­nique parue en 2019. Via un joyeux flo­ri­lège de por­traits d’adolescents de seize ans, cette série démontre l’angoisse en jeu dans l’énigme du sexuel, «  ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire[10] », ou bien encore que « les ren­contres sexuelles, c’est tou­jours raté, même et sur­tout quand c’est un acte[11] ».

Cette série fait-elle état d’une nou­veauté ? Ne concluons pas trop vite. Elle pré­sente des jeunes modernes, « cha­cun pri­son­nier de son corps jouis­sant [12] », pris dans d’incessantes par­ties de va-et-vient entre par­te­naires où un et un ne font pas deux, mais trois, cha­cun «  Un plus a [13]» comme le sou­ligne Lacan dans le Séminaire Encore. La cou­pure à la fin de chaque épi­sode du for­mat série donne consis­tance au bord à par­tir duquel la répé­ti­tion prend appui et élan, pas sans le regard de l’autre. Les spec­ta­teurs ouvrent les paris pour la suite en atten­dant le pro­chain épi­sode. Une petite cas­tra­tion qui laisse encore, un peu, à désirer.

*Tableau : Jean-Antoine WATTEAU, Pèlerinage à l’île de Cythère. 1717.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte éta­bli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 47.[2] Décision du conseil supé­rieur de l’information sexuelle, de la régu­la­tion des nais­sances et de l’éducation familiale.[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps par­lant », La cause du désir, n° 88, 2014, p. 112.[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, ...ou pire, texte éta­bli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 32.[5] Ibid.[6] Freud S., « Les expli­ca­tions sexuelles don­nées aux enfants », La vie sexuelle, PUF, 2011, p. 8.[7] Ibid, p. 11.[8] Lacan J., « Conférence de Louvain », La cause du désir, n°96, 2017, p.27 : Le dis­cours de la science « de plus en plus, est là immi­nent, mena­çant par sa pré­sence, par l’idée que tout ça va se régler enfin en termes méca­niques, de balis­tique, d’équilibre, de cou­rants et puis, plus on en saura, mieux ça vau­dra, et bien­tôt enfin nous sau­rons com­ment pro­duire tel ou tel type d’individu qui, lui, saura mar­cher avec tous ».[9] Cf. Circulaire du 12 sep­tembre 2018 rela­tive à l’é­du­ca­tion à la sexua­lité éma­nant du minis­tère de l’Education natio­nale, dis­po­nible en ligne.[10] Lacan J., Le sémi­naire, livre XX, Encore, op. cit., p. 132.[11] Lacan J., Le sémi­naire, livre XIX, …ou pire, op. cit. p. 27.[12] Brousse M.-H., « Solitude des corps », Lacan quo­ti­dien n° 883, dis­po­nible en ligne.[13] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op.cit. p. 47.

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