« Je me pre­nais pour une fille »

Texte publié le 14 jan­vier 2021

« Je me pre­nais pour une fille »

Texte publié le 14 jan­vier 2021

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« Je me pre­nais pour une fille »

Par Michèle Astier

Chez le par­lêtre, le choix quant au sexe ne relève pas tant de l’identification qui tient à l’Autre, qu’à ce qui se jouit du corps. En 2014, le film de Guillaume Gallienne, réa­li­sa­teur et inter­prète de son propre rôle et de celui de sa mère, film multi-récompensé[1], fai­sait fic­tion de sa propre his­toire sur le ton plai­sant de la comé­die. Le titre donne le ton : Les gar­çons et Guillaume, à table ! D’emblée on entend la voix de la mère qui ne fait pas de Guillaume un garçon.

En effet, le jeune ado­les­cent qui adopte des atti­tudes très fémi­nines toise ses frères aînés, tur­bu­lents et bagar­reurs, d’un ferme dédain. Il se déguise en fille dans sa chambre avec les moyens du bord, par exemple en trans­for­mant habi­le­ment sa couette de lit en robe de grande dame, ou en adop­tant la voix de sa mère. Son imi­ta­tion est si réus­sie qu’il en joue pour trom­per son entou­rage en fai­sant croire à sa pré­sence. On entend que sa mère dési­rait une fille pour ce troi­sième enfant. L’identification fémi­nine de Guillaume est si fla­grante que famille et amis sont convain­cus de son homo­sexua­lité et l’acceptent. Mais sa recherche de ren­contres homo­sexuelles bute sur le réel du sexe : ter­ri­fié, il prend la fuite. Il fau­dra du temps pour qu’une autre pos­si­bi­lité de ren­contre se des­sine : ce sera celle d’une jeune fille. Ses parents en seront médu­sés lorsqu’il leur annon­cera son pro­chain mariage avec elle.

L’artiste a mis son talent au ser­vice d’une mise en forme de fic­tion ciné­ma­to­gra­phique, après une mise en forme théâ­trale, pour ce qui fut pour lui une véri­table tra­gé­die. La légè­reté du ton et l’humour qui émaille chaque séquence laisse per­ce­voir quelles affres il a dû tra­ver­ser, ce qui touche spec­ta­trices et spec­ta­teurs à tra­vers le rire. Il en a témoi­gné dans diverses inter­views don­nées à la sor­tie du film. Je retien­drai ses pro­pos extraits de l’émission télé­vi­sée Sept à Huit par la jour­na­liste de L’Express[2] : « On me pre­nait pour un effé­miné, un homo­sexuel mais moi je me pre­nais pour une fille ». Le pro­blème est que cette posi­tion déci­dée a trouvé une limite : un dis­cord a sur­git quant à cette identification.

« J’ai fait une dépres­sion à 12 ans. Je me suis pris le mur [3]». N’a‑t‑il pas buté sur « le mur du lan­gage [4]» qui ne peut, de struc­ture, répondre au réel de la sexua­lité ? Le signi­fiant manque, S(Ⱥ), à dire et écrire le sexe, spé­cia­le­ment le fémi­nin au-delà de la figure de la mère. L’Autre qui fut appui et réfé­rence avec les coor­don­nées œdi­piennes de l’enfance s’avère incon­sis­tant lorsqu’il est requis de répondre au niveau de la pul­sion et de la jouis­sance[5]. « J’ai eu des années de divan, ça m’a sauvé la vie sinon je ne serais pas vivant aujourd’hui [6]».

La psy­cha­na­lyse lui a sauvé la vie : avan­çons qu’elle a donné le temps au sujet de déplier sa ques­tion. Elle lui a per­mis de des­ser­rer l’étau d’un signi­fiant devenu mor­ti­fère d’effacer le vivant de ce qui advient au corps, le confron­tant à l’impossible… à vivre. Elle lui a per­mis de ne pas res­ter fixé à cette iden­ti­fi­ca­tion et d’ouvrir à la contingence.

Guillaume Gallienne n’a jamais fait secret de sa bisexua­lité. Ainsi, dit-il, « J’aurais pu faire la bonne ren­contre avec un homme, il se trouve que ça s’est fait avec une femme [7]». Il se trouve que : contin­gence. Un nou­veau choix est devenu pos­sible de n’être plus fondé sur l’impératif du signi­fiant du désir de l’Autre, mais à par­tir du réel. Choix fondé sur la ren­contre, ce que nul n’eut pu pré­voir ! Insondable déci­sion de l’être sexué Homme certes, mais pas-tout-homme ?

 

[1] Cf. la fiche Wikipédia qui lui est consa­crée : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_garçons_et_Guillaume,_A_table_ !

[2] Levy-Frébault T., « Guillaume Gallienne à Sept à Huit », : « Je me pre­nais pour une fille », L’Express, 14 jan­vier 2014, https://www.lexpress.fr/styles/vip/guillaume-gallienne-a-sept-a-huit-je-me-prenais-pour-une-fille_1313966.html

[3] Ibid.

[4] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du lan­gage », Écrits, Seuil, p. 316.

[5] Cf. Lacan J., « Subversion du sujet et dia­lec­tique du désir », Écrits, op. cit., p. 818–820.

[6] Levy-Frébault T., « Guillaume Gallienne à Sept à Huit », op. cit.

[7] Ibid.

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