Jouissance pul­sion­nelle et sexuation

Texte publié le 9 décembre 2020

Jouissance pul­sion­nelle et sexuation

Texte publié le 9 décembre 2020

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Jouissance pul­sion­nelle et sexuation

 par Jean-Pierre Denis

 

L’argument de Laura Sokolowsky et Hervé Damase pour la Journée d’étude de l’IE se déplie à par­tir de la thèse qu’il y a un moment logique où les enfants ont à faire « le choix d’une posi­tion sexuée et d’un mode de jouis­sance ». Ce moment de choix est-il dénué de tout anté­cé­dent ? Ou au contraire, sa réa­li­sa­tion ne dépend-elle pas de ce qui pré­cède, en par­ti­cu­lier, de la façon dont l’enfant aura pu trai­ter par des subli­ma­tions et des dépla­ce­ments de type méta­pho­rique ou méto­ny­mique, l’exigence pul­sion­nelle à laquelle il était soumis ?

C’est une ques­tion qui m’est venue à pro­pos de cer­tains enfants qui consultent en rai­son de troubles anxieux devant l’éventualité d’une sépa­ra­tion, à l’approche de la reprise sco­laire, ou au moment de l’endormissement.

Bien sou­vent ces enfants mettent en place dans leur cure une série de des­sins de pré­da­teurs type requins, baleines, ou d’animaux pré­his­to­riques type dino­saure ou dra­gon, autour d’une même thé­ma­tique, la dévo­ra­tion. Dans ces construc­tions, tout ce petit monde passe son temps à se dévo­rer et à se faire dévo­rer, et la dif­fé­ren­cia­tion sexuelle importe peu.

Ici, c’est l’insistance de cette thé­ma­tique, par ailleurs clas­sique chez les enfants, qui fait signe que leurs troubles anxieux ne sont peut-être pas sans lien avec cette moda­lité dévo­rante d’une jouis­sance orale fer­mée sur elle-même.

J’en tire deux enseignements :

D’une part, que les requins, baleines, et tous leurs sem­blables sont à lire comme des modes de trai­te­ment de l’angoisse, « ils contri­buent au pas­sage de l’angoisse à la peur », selon la for­mule de Marie-Hélène Brousse[1]. Autrement dit, les des­sins sont leur façon de trai­ter ce par­te­naire dévo­ra­teur qu’est pour eux leur pul­sion orale. L’animal n’étant ici qu’une sub­sti­tu­tion à ce qui de la jouis­sance n’est pas sou­mis à la fonc­tion phal­lique et à la castration.

Mais d’autre part, la répé­ti­ti­vité de la mise en scène témoigne, elle, d’une fixa­tion de jouis­sance, d’un trop de satis­fac­tion auquel ils tiennent. Comment alors cette fixa­tion orale par trop encom­brante peut-elle céder, sinon en accueillant ce mode de jouir tout en le fai­sant pas­ser par les défi­lés du signifiant.

Ainsi lors des séances, si je les laisse des­si­ner à leur guise, je leur demande tout de même de don­ner un titre à cha­cun de leurs des­sins, et de l’écrire. Au départ, ça n’est pas sans les déran­ger, mais lorsqu’ils y consentent ça donne lieu à des échanges, par­fois sur­pre­nants, telle cette fois où après avoir des­siné une énième scène de dévo­ra­tion, et alors que l’enfant se plaint de ne pas avoir d’idée, je lance à voix haute un « à table ! » toni­truant dont il s’empare immé­dia­te­ment avec jubi­la­tion ! Je dirais que c’est notre façon d’opposer au silence de la pul­sion un jeu de lan­gage qui fait réson­ner la pul­sion sur le mode du witz, ce à quoi les enfants sont très ouverts.

La cure, par le trans­fert qu’elle inau­gure, per­met ainsi que ce qui s’exprime sur un mode fic­tion­nel, soit com­plété de sa recon­nais­sance par l’Autre, en par­ti­cu­lier pour ce qui relève de ce back­ground pulsionnel.

Dans cette pers­pec­tive, il s’agit que se tem­père, au moins en par­tie, cette « exi­gence abso­lue de satis­fac­tion immé­diate [2]» qu’est la pul­sion, selon la for­mule de Jacques-Alain Miller, et à laquelle l’enfant don­nait corps, pour que désir et jouis­sance puissent se nouer dans la voie de la sexua­tion. C’est par là que pourra se mettre en fonc­tion l’articulation sym­bo­lique néces­saire angoisse de cas­tra­tion – refou­le­ment, un refou­le­ment dont Freud sou­li­gnait com­bien il se dis­tingue des autres méca­nismes de défense : plus effi­cace et sans pour autant ali­men­ter une névrose de carac­tère, et lais­ser le sujet oscil­ler entre les deux pôles de l’angoisse et de la dépression.

Pour répondre enfin à la ques­tion de L. Sokolowsky et H. Damase, « Les symp­tômes actuels qui conduisent les enfants en ana­lyse sont-ils liés au choix pro­blé­ma­tique de l’identité sexuée ? », je dirais que dans ma pra­tique, nombre de symp­tômes confirment que la par­tie se joue avant, autour de ce que Lacan avan­çait dès les débuts de son ensei­gne­ment avec la notion de « sub­duc­tion nar­cis­sique » : à savoir les effets de la muta­tion du groupe fami­lial assor­tie de la cadu­cité gran­dis­sante de l’autorité du père sur la for­ma­tion de l’Idéal du moi : une « sub­duc­tion nar­cis­sique de la libido [3]», sou­ligne Lacan, qui se tra­duit par « une stag­na­tion plus ou moins régres­sive dans les rela­tions psy­chiques for­mées par le com­plexe du sevrage [4]».

Il nous revient d’en tenir compte pour contrer de la bonne façon ce pousse à la stag­na­tion et à la déstruc­tu­ra­tion. C’est dans cette pers­pec­tive que nous devons cal­cu­ler nos inter­ven­tions, et c’est un pari, car il s’agit que l’enfant consente à sub­sti­tuer une satis­fac­tion ouverte sur l’Autre, mais limi­tée, à la satis­fac­tion pul­sion­nelle fer­mée sur elle-même mais illi­mi­tée de par sa répé­ti­ti­vité. C’est néan­moins au prix de cette « auto­mu­ti­la­tion [5]» selon la for­mule de Lacan à pro­pos du fort-da, que l’enfant pourra ou non entrer dans les défi­lés signi­fiants de la sexuation.

 

 

 

 

 

 

 

[1] Brousse M.-H., « Le loup, le requin, et le cro­co­dile, ani­maux de com­pa­gnie », in Peurs d’enfants, Paris, Navarin, 2011, p. 134.

[2] Miller J.-A., « DSK, entre Éros et Thanatos », Le Point, 19 mai 2011, p. 48.

[3] Lacan J., « Les com­plexes fami­liaux dans la for­ma­tion de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 81.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fon­da­men­taux de la psy­cha­na­lyse, Seuil, Paris, 1973, p. 60.

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