Joulejeu de la sexua­tion

Texte publié le 16 sep­tembre 2020

Joulejeu de la sexua­tion

Texte publié le 16 sep­tembre 2020

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Joulejeu de la sexua­tion

par Aurélie-Flore Pascal

Si l’orthographe est codi­fiée, et sus­cep­tible d’être ensei­gnée, cor­ri­gée, si l’articulation fait l’objet de règles et peut être réédu­quée à l’occasion, la sexua­tion est mar­quée d’une faille dans le savoir. Pour se posi­tion­ner dans le répar­ti­toire sexuel, un enfant ne peut s’appuyer sur une règle qui vau­drait pour tous. Alors, lorsqu’un enfant est adressé avec une demande réédu­ca­tive et, parce qu’il y a ren­contre du côté de l’analyse, se lance dans une par­tie où « on joue un jeu dont on ne connaît pas les règles [1]», c’est une sur­prise, ça remue et ortho­graphe, pho­né­tique et lalangue dia­loguent.

C’est tou­jours une sur­prise quand une telle ren­contre advient, du côté de l’enfant, mais aussi de mon côté, en tant que pra­ti­cienne. Le pas­sage de l’orthophonie à la psy­cha­na­lyse s’est fait pour moi lorsque j’ai pu éprou­ver que la pra­tique ortho butait sur un os, celui de la jouis­sance, jouis­sance sur laquelle les pro­to­coles de réédu­ca­tion n’ont pas de prise. Question qui nous inté­resse d’autant plus que « le sexuel ne trace pas de sillon de la dif­fé­rence dans le champ sym­bo­lique, la dif­fé­rence ne s’opère que dans le champ de la jouis­sance [2]» nous enseigne Daniel Roy, ce qui nous oriente, c’est le symp­tôme.

Une petite fille m’est adres­sée parce qu’elle confond les lettres b et d. Un clas­sique, pourrait-on dire, en ortho­pho­nie. Ce qui n’était pas du tout clas­sique, dans le cas de cette petite fille, c’est qu’elle fai­sait un usage de la lettre bien par­ti­cu­lier et se signa­lait par là comme ne fai­sant pas par­tie de la famille de lit­té­raires à laquelle elle appar­te­nait. Tout en se défen­dant de cette loi fami­liale assez féroce, elle avait trouvé à se ser­vir de la lettre non pas de manière lit­té­raire mais lit­té­rale. Entre les deux pho­nèmes [b] et [d], la dif­fé­rence est mince : il n’y a qu’un seul trait pho­né­tique qui les dif­fé­ren­cie, (le lieu d’articulation). C’est ce qu’on appelle une paire mini­male. Pour cette patiente, il s’agissait de culti­ver cette petite dif­fé­rence dans cette manière symp­to­ma­tique de se posi­tion­ner avec l’Autre. Loin de tou­cher au symp­tôme, je ten­tai de res­ter au plus près de sa sub­jec­ti­vité, « le savoir du psy­cha­na­lyste […] c’est celui qui a à s’é­lu­cu­brer au ras du symp­tôme [3]». Elle m’amena sur le ter­rain du jeu dont les règles étaient inven­tées par elle. Des jeux de lettres, où la jouis­sance de lalangue se fai­sait entendre, « le bavar­dage des enfants, aux­quels il est sou­vent demandé de se taire pour apprendre, prend-il sa source dans la posi­tion sexuée qui consiste à jouir de la parole [4]» écrivent Laura Sokolowsky et Hervé Damase dans l’argument de la pro­chaine Journée de l’Institut de l’Enfant. En effet, là où les concepts de dys­lexie et de dys­or­tho­gra­phie peuvent jeter un voile sur la divi­sion du sujet, c’est plu­tôt sur la moda­lité de jouis­sance propre de cette petite patiente, que j’ai parié. On s’est mises alors à jouer le jeu, et comme le dit bien Lacan, « on ne joul­jeut qu’au sin­gu­lier […] ça ne se “conjeugue” pas au plu­riel, le joul­jeu [5]». Ce n’est pas sans le par­te­naire ana­lyste, mais c’est à par­tir de sa soli­tude propre que les règles s’inventent, à par­tir de l’Un de jouis­sance, de son rap­port à lalangue qui n’est pas plu­ra­li­sable, comme nous l’enseigne Lacan.

En séance, elle change les règles de cer­tains jeux, pre­nant appui sur ses propres signi­fiants, fai­sant res­sor­tir le ver­sant jouis­sance de ses pro­duc­tions lan­ga­gières. Elle s’amuse en inter­ver­tis­sant le b et d, joue avec la matière sonore, au-delà du sens. Toujours par le tru­che­ment du jeu et de l’écrit, elle rédige des règles pour me faire faire des gages. Je ne m’y plie pas tou­jours, pré­tex­tant par­fois que c’est bien trop dif­fi­cile ou que je suis fati­guée etc. J’accueille ce qu’elle pro­duit et le lis à par­tir d’une Clinique iro­nique[6] au sens où ce qui compte c’est la jouis­sance, l’Autre est un sem­blant. Elle s’en amuse beau­coup, teste les limites, cherche s’il y a une rai­son à mes accep­ta­tions ou mes refus et me demande qu’on échange les rôles. Avoir affaire à un Autre qui peut sup­por­ter la cas­tra­tion, c’est-à-dire qui peut se mon­trer pas com­plet, man­quant, lui per­met de mettre au tra­vail de nou­velles ques­tions – dont celle du manque – sa posi­tion sexuée se construi­sant peu à peu.

 

 

 

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.

[2] Daniel Roy, « Une dif­fé­rence, des dif­fé­rences », confé­rence lors de la soi­rée cli­nique du Forda « Fille, Garçon, Ça sert ? Ça serre ? La dif­fé­rence sexuelle dans la cli­nique avec les enfants », Paris, 28 novembre 2019, inédite.

[3] Miller J.-A., « L’enfant et le savoir », La petite girafe, Volume 1, Peurs d’en­fants, Navarin édi­teur, 2011, p. 19.

[4] Sokolowsky L., Damase H., argu­ment de la JIE6, Zappeur du 12 février 2020.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[6] Cf. Miller J.-A., « Clinique iro­nique », Revue de la Cause freu­dienne no 23, février 1993.

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