INSTITUT PSYCHANALYTIQUE DE L'ENFANT DU CHAMP FREUDIEN 7e Journée d'Étude — Mars 2023

La sexuation est quelque chose qui se cherche

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Par Isabelle Magne

 

Rose, quatre ans et demi, joue à un jeu de Fort-Da avec son corps derrière une paroi colorée. Elle se cache, puis se montre et me dit : « J’adore le multicolore ». Le dessin va prendre une place privilégiée pour elle lors de nos rencontres. Elle commence par tracer des chemins, puis des dessins multicolores, qui ne sont pas la représentation de ce qu’elle nomme, mais des formes très travaillées, alambiquées, avec des torsions et des compartiments. S’ensuit une phase de découpages, où les bouts dont elle n’a plus besoin sont mis à la poubelle. Une série de formes se répète : des « îles flottantes », un « cœur multicolore », une « poire multicolore ». Elle tente – « c’est la première fois » me dit-elle – un arbre, puis une tour, aux contours noirs ou gris. À partir de là, Rose cherche à faire entrer son dessin dans la convention aussi bien côté couleurs, que côté représentation de ce qu’elle raconte.

Elle dessine le « roi des souris », il est gris, couleur conventionnelle pour une souris, mais, alors qu’elle lui dessine un large sourire rose, elle le nomme la « reine des souris ». La reine des souris a de longs cheveux dorés, comme la couronne qu’elle porte et comme le voile qui couvre ses jambes. Mais « les princesses n’ont pas que du rose » me dit-elle, « elles ont aussi les couleurs de l’arc-en-ciel et du noir ». Elle dessine alors une princesse, moins colorée que la reine, avec un long voile de la tête aux pieds. Elle ne lui dessine pas de chevelure, tout en me disant que « les princesses ont les cheveux jusqu’aux fesses ».

Si les bras de la reine, comme ceux de la princesse sont dessinés bien érigés et non le long des corps, Rose va attirer mon attention sur le fait qu’elle sait dessiner les robes de princesses. Partant du haut du corps, elle trace un trait en zigzag figurant une sorte de corset, puis elle dessine au niveau de la taille, soit au niveau de là où se trouverait le sexe, deux traits évoquant un fessier, ou bien un sexe féminin. Rose raconte alors que la princesse devient une reine heureuse quand elle se marie. L’amour, le mariage, ont des effets de métamorphose pour les êtres parlants. Ainsi, à propos de l’histoire de « La Belle et la Bête », Rose formule : « Elle devient un homme et plus un bête ». Le glissement du genre, faisant passer le signifiant bête du nom à l’adjectif, produit une très jolie équivoque. Les petits enfants qui n’écrivent pas encore ont la liberté de marier les genres grammaticaux comme ils le veulent. Une bête pour Rose c’est masculin ; ou bien, qui ne se marie pas reste bête.

« Nous serions ainsi biologiquement déterminés pour ne pas être complètement biologiquement déterminés, génétiquement déterminés pour être libres »[1], conclut François Ansermet après avoir mis en tension neurosciences et psychanalyse sur la question de la trace. Mais de quelle liberté s’agit-il ? « La place du sujet »[2] précise François Ansermet.

La place du sujet en psychanalyse ne correspond pas à la liberté de choisir d’un sujet. Dans ce dernier cas, il s’agit du sujet de la conscience, sujet à propos duquel la psychanalyse a montré qu’il n’est ni libre, ni premier. Le sujet est dépendant de l’Autre et par là, il est effet de langage. Et non seulement « ça parle de lui dans l’Autre », selon la formule de Yasmine Grasser[3], mais le langage a aussi une incidence sur le corps. « Le langage parasite le corps, il l’affecte – “affection traçante de la langue sur le corps”[4]. On n’est plus dans la causalité naturelle, mais plutôt dans ce que Lacan désigne comme une « causalité logique »[5], au sens de logos, qui donne toute sa place à l’acte du sujet. »[6] Les enfants qui rencontrent un analyste ne restent pas « passifs » sous le signifiant. Dans la rencontre avec le désir d’un Autre, ils prennent place en tant que sujet, manient les signifiants et s’approprient leur corps.

La sexuation, telle que Jacques Lacan la définit, entre dans ce cheminement. « Dès mars 1973, Lacan introduit quant au sexe une approche inédite à partir de la logique. Le côté dit “masculin” – côté gauche du tableau de la sexuation – concernent les corps humains en tant qu’ils parlent, quelle que soit la catégorie genrée à laquelle ils s’identifient et suivant laquelle ils se nomment. Appelons ces corps parlants “LOM”, néologisme inventé par Lacan pour désigner l’incidence du avoir un corps sur le sujet de l’inconscient. »[7]

Rose, n’est pas encore fixée dans des identifications et elle nous montre que la sexuation est un processus, quelque chose qui se cherche. Avec des productions dessinées et ses signifiants, elle cherche avec la signification phallique ce que peut être devenir une femme.

[1] Ansermet F., « Trace et objet, entre neurosciences et psychanalyse », La Cause freudienne, n°71, juin 2009, p. 174.

[2]  Ibid.

[3] Grasser Y., « Pourquoi le sujet ne parle pas ? », CLAP – Le Carnet, n°2, mars 2008, p. 11.

[4] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événements de corps », La Cause freudienne, n°44, Paris, Navarin / Le Seuil, octobre 2000, p. 47 [36 en version électronique], cité par Ansermet F., « Trace et objet, entre neurosciences et psychanalyse », op. cit., p. 173.

[5] Lacan J., « La psychanalyse vraie, et la fausse », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 166, cité par Ansermet F., « Trace et objet… », op. cit., p. 173.

[6] Ansermet F., « Trace et objet, entre neurosciences et psychanalyse », op. cit., p. 173.

[7] Brousse M.-H., Mode de jouir au féminin, Navarin éditeur, Paris, 2020, p. 32.