La ziza­nie des zizis

Texte publié le 9 février 2021

La ziza­nie des zizis

Texte publié le 9 février 2021

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La ziza­nie des zizis

Par Sylvia Fiori

 

Comment la ques­tion de la sexua­tion des tout-petits traverse-t-elle la lit­té­ra­ture pour les très jeunes enfants ? Une conver­sa­tion entre une ins­ti­tu­tion pari­sienne, membre de la FIPA[1], le CLAP-Passage des tout-petits[2] et des biblio­thé­caires spé­cia­li­sées dans la petite enfance nous a enseignés.

Je pren­drai deux albums parus en 2010 qui traitent de la sexua­tion sous le mode de la dif­fé­rence sexuelle et de l’universel phal­lique. Dans Mademoiselle Zazie a‑t‑elle un zizi ?[3], c’est par le biais de la riva­lité ima­gi­naire côté gar­çon sur la ques­tion de l’avoir. Dans Je veux un zizi ![4], c’est la reven­di­ca­tion phal­lique d’une petite fille.

Dans son sémi­naire « De la nature des sem­blants », Jacques-Alain Miller pose la ques­tion de « Comment le pénis – son exis­tence ou son inexis­tence dans le corps – est-il sub­jec­tivé ? […] il est sub­jec­tivé sur le mode de l’a­voir, sur le mode d’un j’ai ou sur le mode d’un je n’ai pas. […] Sexuation veut dire sub­jec­ti­va­tion du sexe. Ce j’ai s’est tou­jours ins­crit comme supé­rio­rité, au moins appa­rente, par rap­port au je n’ai pas. C’est une supé­rio­rité de pro­prié­taire. Seulement, le pro­prié­taire est tou­jours menacé par le voleur. [5]»

L’album, Mademoiselle Zazie a‑t‑elle un zizi ? illustre très bien ces propos.

Pour Max, tout bas­cule le jour où il ren­contre Zazie. Avant, c’était simple. Contrairement au petit Hans qui consi­dère au départ que tout le monde, père, mère, gar­çon, fille, ani­mal est pourvu d’un fait-pipi, Max, lui a bien repéré que le monde est divisé en deux : les « avec zizi », les gar­çons qui sont les plus forts et les « sans zizi », les filles aux­quelles il manque quelque chose et qui sont bonnes à jouer à la pou­pée et à des­si­ner des fleurs nunuches. Et il n’est pas ques­tion de les mélan­ger ! Voilà donc un petit per­son­nage qui défend coûte que coûte la domi­na­tion masculine !

Tel que Lacan le dit à par­tir de la théo­rie des ensembles dans le Séminaire XIX …ou pire : « l’universel se fonde sur un com­mun attri­but […] il en résulte tout natu­rel­le­ment ceci, que l’on ne met pas dans un même ensemble les tor­chons et les ser­viettes [6]». Mais au sein de la classe des tor­chons comme celle des ser­viettes, il peut y avoir des dif­fé­rences entre les élé­ments. Ce que ne soup­çon­nait pas Max jusqu’au jour où arrive Zazie ! Et là Max ne com­prend pas. Zazie, iden­ti­fiée aux sem­blants mas­cu­lins, joue au foot, grimpe aux arbres plus haut que lui, bref elle aime tout ce qu’aiment les gar­çons. Pourtant les iden­ti­fi­ca­tions et les sem­blants, choix du sujet, ne disent rien sur le sexe. Qu’est-ce que c’est que cette fille ? Y a‑t‑il une excep­tion ? Max reste dans sa logique phal­lique. Ce doit être une sans zizi avec zizi ! Il décide d’enquêter pour le prouver.

Un jour, ils se retrouvent tous les deux sur la plage et décident de se mettre tout nu pour se bai­gner. Et là, Max est bouche-bée. Zazie n’a pas de zizi. « Non, j’ai une zézette » dit-elle. C’est la révé­la­tion. Il ne manque rien aux filles. Dorénavant, le monde est divisé en deux : les « avec zizi » et les « avec zézette ». Notons que, pour Max comme pour Zazie, cha­cun reven­dique un avoir. C’est le « il y a » qui vient au pre­mier plan. La fille n’est pas dému­nie, elle aussi a quelque chose. Mais la fic­tion voile la jouis­sance de la curio­sité sexuelle et rabat la sexua­lité infan­tile sur la décou­verte de la dif­fé­rence des sexes, même si elle laisse per­ce­voir que la sexua­tion n’a rien à voir avec le sexe bio­lo­gique et qu’elle concerne le choix d’une posi­tion sexuée.

Laura Sokolowsky[7] nous rap­pelle que ce que Lacan désigne comme phal­lus ima­gi­naire est un signi­fiant pris sur l’image cor­po­relle. L’absence de l’organe phal­lique sur le corps de la fille n’est sai­sis­sable qu’à par­tir du signi­fiant car c’est dans le champ du lan­gage que quelque chose peut man­quer à sa place. Dans le réel, rien ne manque.

Dans l’album : Je veux un zizi, c’est parce qu’elle a bien perçu la dif­fé­rence des sexes que la petite fille reven­dique d’en avoir un. Elle veut un zizi pour faire pipi debout, pour être plus forte que ses copines qui l’embêtent. Elle ne serait pas obli­gée d’avoir un gros ventre pour avoir des bébés. A cha­cune de ces diva­ga­tions sur avoir le phal­lus ima­gi­naire, son frère lui ren­voie les désa­gré­ments du dis­cours com­mun. D’être vu comme plus fort que les filles parce que gar­çon, c’est lui qu’on punit. Lui, il vou­drait bien avoir des bébés dans le ventre et jouer à être une héroïne. Il est peut-être le « pro­prié­taire » mais, insa­tis­fait, il en voit plu­tôt les désa­gré­ments dans une amorce du déclin côté puis­sance mas­cu­line. Car l’insatisfaction est du côté de l’universel, ce n’est jamais ça. On veut tou­jours ce que l’autre a.

L’égalité des sexes reste la morale de ces deux fic­tions qui montrent que la puis­sance du binaire de l’universel phal­lique, avec le dis­cours com­mun sur les gar­çons et les filles et les sem­blants qui les accom­pagnent, demeure tou­jours actuelle dans la lit­té­ra­ture enfan­tine. Mais, il y a dix ans, le fémi­nisme n’avait pas encore la forme qu’il connaît aujourd’hui.

*image : cou­ver­ture du livre Mademoiselle Zazie a‑t‑elle un zizi ? de L. Lessafre, Nathan poche, Paris, 2010.

[1] Fédération des Institutions de Psychanalyse Appliquée.

[2] CLAP, lieu d’accueil enfants-parents pour les enfants de moins de cinq ans et leurs parents.

[3] Lenain T., Durand D.  Mademoiselle Zazie a‑t‑elle un zizi ?  Nathan poche, Paris, 2010.

[4] Lessafre L., Je veux un zizi !, Talents hauts, 2010.

[5] Miller J‑A., « L’orientation laca­nienne. De la nature des sem­blants », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du dépar­te­ment de psy­cha­na­lyse de l’université de Paris 8, cours du 12 février 1992, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte éta­bli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 191.

[7] Sokolowsky L., « On s’y range par choix », Zappeur, 9 décembre 2020, www.institut-enfant.fr/zappeur-jie6

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