Origines de la pudeur

Texte publié le 9 février 2021

Origines de la pudeur

Texte publié le 9 février 2021

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Origines de la pudeur

Par Morgane Léger

 

Peut-on par­ler d’une émer­gence de la pudeur chez le sujet ? D’où s’origine la pudeur ?

Jacques Lacan, dans le Séminaire « RSI », évoque un film apporté par Jenny Aubry qui illustre le concept de stade du miroir. Il s’intéresse au geste de l’enfant face au miroir qui passe sa main devant le « phal­lus, ou peut-être son absence [1]», geste qui pro­duit une éli­sion. « Il y a là quelque chose dont le lien est en quelque sorte pri­mor­dial par rap­port à ceci qui s’appellera plus tard la pudeur, mais dont il serait exces­sif de faire état à l’étape dite « du miroir [2]».

Lacan évoque déjà ce geste, pré­lude à la pudeur, dans son Séminaire L’angoisse : « S’il y a quelque chose qui concré­tise cette réfé­rence au non spé­cu­la­ri­sable […], c’est bien le geste de cette petite fille, sa main pas­sant rapi­de­ment sur le gamma de la jonc­tion du ventre et des deux cuisses, comme en un moment de ver­tige devant ce qu’elle voit [3]». La pudeur, comme voile posé sur le phal­lus ou son absence, trouve son ori­gine dans ce ver­tige et ce mou­ve­ment d’élision qui vient faire trou dans l’image jubi­la­toire du miroir.

Quelques mois plus tard, un affect dif­fé­rent de la jubi­la­tion com­mence à être éprouvé par l’enfant. Vers deux ans et demi, trois ans, celui-ci devient sen­sible au regard de l’Autre, à sa pré­sence, à une remarque qu’il peut faire. L’enfant peut rou­gir, témoi­gner d’un embar­ras, vou­loir se cacher. Le leurre phal­lique com­mence à se mettre en place.

Ce nou­vel affect semble conco­mi­tant de l’émergence du lan­gage arti­culé et de l’usage du « je ». L’enfant com­mence à éprou­ver « la dimen­sion de la honte [4]» comme « trou d’où jaillit le signifiant-maître [5]». En créant le néo­lo­gisme d’ « hon­to­lo­gie [6]», Lacan nous indique que l’être et la honte ne vont pas l’un sans l’autre. Si la honte est pre­mière – honte d’être fon­da­men­tale –la pudeur vient, en second, cor­po­ri­ser la honte en la loca­li­sant sur le phal­lus qu’il s’agira de voiler.

Les romains dis­tin­guaient la pudeur du corps (pudor) et la pudeur du sen­ti­ment (pudi­ci­tia). Pudor et pudi­ci­tia s’articulent l’une à l’autre. La pudeur n’est pas seule­ment pudeur du corps, voile qui cache le phal­lus en même temps qu’il phal­li­cise le corps. La pudeur concerne éga­le­ment la parole, son effi­cience amène le sujet à ne pas dire tout ce qui lui passe par la tête. Il s’agit à la fois d’un effet du refou­le­ment et d’un sem­blant adopté par la société dont le sujet accepte ou non de se faire la dupe.

Au contraire du pousse-à-dire sur­moïque contem­po­rain, que Jacques-Alain Miller a épin­glé sous le terme de « com­plexe du tout-dire [7]», la pudeur se situe du côté du bien-dire, compte tenu du fait qu’il n’y a pas de rap­port entre les sexes qui puisse se dire. La pudeur est un voile posé sur un impos­sible à dire réel.

Intervenant en crèche, j’ai été témoin de l’embarras d’une petite fille de trois ans. Grande sœur depuis peu d’un bébé allaité par sa mère, cette petite fille jouait sur la sec­tion avec un pou­pon à qui elle fai­sait dis­crè­te­ment sem­blant de don­ner le sein. Une auxi­liaire de pué­ri­cul­ture s’adresse à elle : « je t’ai vu don­ner le sein à ton bébé ». La petite fille arrête aus­si­tôt son jeu et va se cacher. L’énoncé de l’adulte pro­duit la honte en dévoi­lant le lieu secret que cette petite fille com­men­çait à éla­bo­rer pour che­mi­ner sur les ques­tions ayant trait au sexuel, à la nais­sance d’un bébé, au désir maternel…

Dans le Séminaire, Le désir et son inter­pré­ta­tion, Lacan revient sur la consti­tu­tion du sujet de l’inconscient comme cor­ré­la­tive de la dis­tinc­tion du je de l’énoncé et du je de l’énonciation : « Le sujet l’éprouve [la dimen­sion du n’en rien savoir] sur fond de ce que l’Autre sait tout de ses pen­sées, puisque ses pen­sées sont à l’origine, par nature et struc­tu­ra­le­ment, le dis­cours de cet Autre. La décou­verte que, c’est un fait, l’Autre n’en sait rien, de ses pen­sées, inau­gure la voie par où le sujet va déve­lop­per l’exigence contra­dic­toire que recèle le non-dit. De là, il aura à trou­ver le che­min dif­fi­cile par où il aura à effec­tuer ce non-dit dans son être, jusqu’à deve­nir cette sorte d’être auquel nous avons affaire, c’est-à-dire un sujet qui a la dimen­sion de l’inconscient. [8]»

Ces trois temps logiques se retrouvent chez le jeune enfant : 1) L’enfant a l’idée que l’Autre sait tout de ses pen­sées. 2) La contin­gence l’amène à décou­vrir qu’il n’en est rien et que l’Autre ignore le contenu de ses pen­sées. C’est là que vont émer­ger les pre­miers non-dits, « men­songes » et pré­cieux secrets. On est aux pré­mices de la pudeur. 3) Par ce que Lacan nomme un tour de passe-passe dif­fi­cile, le jeune enfant va avoir à faire pas­ser le non-dit, l’espace secret à l’inconscient. C’est l’étape où se fait la dis­tinc­tion entre le je de l’énoncé et le je de l’inconscient, soit l’avènement du refou­le­ment et la mise en place de la pudeur.

Lacan indique dans cette séance : « L’objet est ce quelque chose qui sup­porte le sujet au moment pré­ci­sé­ment où celui-ci a à faire face, si l’on peut dire, à son exis­tence. C’est ce quelque chose qui sup­porte le sujet dans son exis­tence au sens le plus radi­cal, à savoir, au sens jus­te­ment où il existe dans le lan­gage. […] ce qui est sup­porté par cet objet, c’est jus­te­ment ce que le sujet ne peut dévoi­ler, fût-ce à lui-même [9]».

Peut-on faire l’hypothèse que les menus objets dont le jeune enfant vers trois quatre ans rem­plit ses poches en secret sont une ten­ta­tive pour lui de sup­por­ter son être dans ce qu’il a de plus intime ?

Les pré­mices de la pudeur sont chez l’enfant le secret et la cachette, mais aussi l’élection de petits objets, pré­cieux pour l’enfant, jugés par­fois incon­grus par l’adulte : ce sont autant de façons, pour le jeune enfant, de se construire peu à peu son espace privé qui pas­sera plus tard à l’inconscient. Il revient à l’adulte d’en accu­ser récep­tion, en res­pec­tant l’intimité de l’enfant et en ne déva­luant pas la dimen­sion pré­cieuse de ce petit rien voilé.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 11 mars, 1975, inédit.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Seuil, Paris, 2004, p. 235.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psy­cha­na­lyse, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Seuil, 1991, p. 218.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 209.

[7] Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Quarto, n°78, février 2003, p. 11.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son inter­pré­ta­tion, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Seuil, 2013, p. 107.

[9] Ibid, p. 108–109.

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