Prendre son pied

Texte publié le 9 mars 2021

Prendre son pied

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Prendre son pied

Édito

Par Valeria Sommer Dupont

 

L’image est élo­quente, un enfant en boule prend son pied, de soi à soi, dans une soli­tude auto-érotique. « Comme il est mignon ! », s’écrit celui qui contemple la scène. L’enfant tout mignon qui prend son pied, ne le prend pas hors civi­li­sa­tion, hors lan­gage. Il le prend sous le regard de l’Autre qui, en plus le prend en photo et par­tage son image dans les réseaux. Et « que je te mange ton pied, happ ! », et « que je te fais des gui­lis » et que je te dis « berk ça sent le fro­mage ton petit pied tout mignon qu’il est ! ». L’Autre vient prendre son pied au petit bébé en boule. « À qui est ce p’tit peton que je mange tout cru ?! ». Et voilà les embrouilles de l’assignation : « c’est à moi », mais « c’est qui moi ? ».

« Pourquoi l’infans prend son pied ? » À l’instar d’une blague popu­laire on pour­rait répli­quer « Parce qu’il peut ! ». Pourquoi s’arrêterait-il ? Que l’enfant se laisse cro­quer par l’Autre du lan­gage, que la jouis­sance de l’Un soit attra­pée dans les filets de l’Autre, est une pos­si­bi­lité comme une autre. Cela peut ne pas arri­ver. Lorsque ça arrive, lorsque l’enfant bichito bolita[1] rentre dans la dia­lec­tique de l’Autre, nous dirons que c’est le temps de l’Œdipe en tant que mise en scène de la cas­tra­tion, d’une inter-diction : « la jouis­sance doit être refu­sée pour être atteinte sur l’échelle inver­sée de la loi du désir [2]». Une fois la jouis­sance autis­tique enta­mée, sur­gira celle de la joui-sens arti­cu­lée au signi­fiant, inter-dite. Mais il se peut aussi que l’enfant cesse de « prendre son pied » tout sim­ple­ment parce qu’il perd la plas­ti­cité cor­po­relle dont il béné­fi­cie, ce n’est pas le signi­fiant qui l’arrêterait alors, mais le réel de son propre corps. Or pour­quoi accepterait-il les « limites » que le corps impose par sa consis­tance ? Il peut tou­jours deve­nir contor­sion­niste, tra­vaillant dure­ment son corps pour gagner en sou­plesse ! Cela va avec des tor­sions et contor­sions, à l’occasion dou­lou­reuses. Il se peut aussi que l’enfant perde le goût de cette pra­tique après avoir trouvé une satis­fac­tion non pas sub­sti­tu­tive au sens signi­fiant, au sens méta­pho­rique, mais une satis­fac­tion autre qui vien­drait faire de l’ombre à la « pre­mière ». L’enfant peut aussi res­ter tou­jours fixé à cette satis­fac­tion inau­gu­rale, voire se vouer à un « Prends ton pied ! » comme for­mule d’une jouis­sance arti­cu­lée au sur­moi (qui a bien un pied dans le ça). La cli­nique nous démontre que les des­tins sont variés et que rien n’est écrit au préa­lable : embras­ser les pieds du lépreux, ache­ter des chaus­sures de manière com­pul­sive, faire des talons aiguilles une condi­tion éro­tique, ne pas pou­voir tenir debout dans la vie – je pense ici au « Allein ste­hen » d’Elisabeth Von R dont l’é­qui­voque signi­fiant a été ana­lysé par Freud.

Il y a dans le fait de « prendre son pied », une his­toire sans queue ni tête. Un point qui échappe au phal­lus et à la rai­son. Ça ne s’explique pas, ni par l’anatomie, ni par la géné­tique, ni par la culture, ni par le genre, même pas par Œdipe dont le pied était bien enflé.

C’est du corps dont il s’agit, du corps bien avant que l’infans ne s’approprie le lan­gage, et pas avant dans un sens « évo­lu­tif » mais, ce qui du corps est tou­jours autre au signi­fiant arti­culé. La rai­son court après, elle n’arrive pas à rendre compte « du prendre son pied » qui se joue dans le corps. Le que se jouit ? n’a pas un cor­ré­lât dans un que suis-je ? Une dis­jonc­tion est là de struc­ture qui fait qu’en quelque sorte nous sommes tou­jours à côté de nos pompes, en mal d’identité, dans l’impossibilité d’identifier clai­re­ment et dis­tinc­te­ment, avec un mot du lan­gage com­mun, l’être et la jouis­sance. « Garçon », « fille », « bi », « non-bi », « trans », « cis », « corps »… la valeur d’usage de ces mots par un par­lêtre échap­pera tou­jours au dictionnaire.

D’ici deux jours, nous met­trons enfin les pieds dans le plat ! La 6e Journée de l’Institut psy­cha­na­ly­tique de l’Enfant diri­gée par Laura Sokolowsky et Hervé Damase aura lieu. On a hâte d’entendre ce que de la sexua­tion ne s’enseigne pas mais peut se transmettre.

Je remer­cie au for­mi­dable équipe du Zappeur : Silvana Belmudes, Aurélie Charpentier-Libert, Marion Figarol, Alexandre Gouthière, Zoubida Hammoudi, Anne-Cécile Le Cornec, Christophe Le Pöec, Fanny Levin, Aurélie-Flore Pascal et Camille Schuffenecker, qui on fait des pieds et des mains pour que le Zappeur vous par­vienne tout beau les jeu­dis à 9 h du matin ! Edition, véri­fi­ca­tion de cita­tions, chasse aux coquilles, mise en images, mise en ligne, tout ça au pied levé. 

Merci  à Damien Guyonnet, Angèle Terrier et Christophe Le Pöec, pour la coor­dination des Zappeurs Spéciaux de luxe. Et aussi à Adela Alcantud et Morgane Léger, avec qui nous avons concocté les sup­plé­ments Manga.

Merci enfin au comité d’incitative, Daniel Roy, Jean-Robert Rabanel et Alexandre Stevens ; à Laura Sokolowsky et Hervé Damase, direc­teurs de la jour­née ; et à tous les nom­breux contri­bu­teurs qui nous ont fait pen­ser avec nos pieds, comme a pu dire Lacan qu’il fai­sait lui-même lors de sa confé­rence au MIT. Penser en che­mi­nant, seule manière de trou­ver quelque chose de dur dans son par­cours. Quel pied !

Á samedi !

Valeria Sommer Dupont 

Responsable du Zappeur et du blog de la JIE6

 

[1] Cloporte en espa­gnol, plus lit­té­ra­le­ment p’tite bête en forme de p’tite boule.

[2] Lacan J., « Subversion du sujet et dia­lec­tique du désir dans l’inconscient freu­dien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 827.

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