Sexuation symp­to­ma­tique

Texte publié le 23 février 2021

Sexuation symp­to­ma­tique

Texte publié le 23 février 2021

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Sexuation symp­to­ma­tique

Par Esthela Solano-Suarez

 

Suivant les dits de ses patients à la trace, Freud par­vien­dra à élu­ci­der les symp­tômes dont ils souffrent, décou­vrant ainsi le tri­cot de signi­fiants qui s’en nouent, tri­cot ren­voyant aux pre­mières expé­riences sexuelles infantiles.

C’est sur ce point que Lacan vien­dra mettre au clair le nœud du symp­tôme, du sexuel et de l’inconscient chez l’enfant.

Dans sa « Conférence à Genève sur le symp­tôme [1]», Lacan indique que pour les par­lants, très tôt, il se pro­duira la ren­contre des mots avec le corps. Les mots, ce sont les mots de lalangue, celle dont le sujet a été parlé, la langue mater­nelle, qui lais­sera une pre­mière empreinte qui affecte le corps[2]. Dans n’importe quelle lalangue, « un mot est équi­voque[3] » et ces équi­voques intro­dui­ront une dys­har­mo­nie, non sans que le corps y soit affecté de ces effets. Lalangue intro­duit dans le corps une affec­ta­tion solip­siste, sans Autre.

C’est dans la façon dont la langue a été par­lée et aussi enten­due par tel et tel dans sa par­ti­cu­la­rité, ajoute Lacan, que quelque chose ensuite émer­gera dans les rêves, les lap­sus, car c’est « dans ce moté­ria­lisme que réside la prise de l’inconscient[4] ».

Lacan emploie la méta­phore du corps comme une pas­soire « par où l’eau du lan­gage se trouve lais­ser quelque chose au pas­sage, quelques détri­tus avec les­quels il va jouer, avec les­quels il fau­dra bien qu’il se débrouille […] des débris, aux­quels, sur le tard, parce qu’il est pré­ma­turé, s’ajouteront les pro­blèmes de ce qui va l’effrayer[5] ».

Ce qui va effrayer l’enfant, c’est la ren­contre avec la réa­lité sexuelle.[6] Lacan indique qu’elle est décou­verte par l’enfant d’abord sur son propre corps et se sert de l’exemple du petit Hans pour faire valoir que son Wiwimacher, qu’il appelle ainsi « parce qu’il n’a pas trouvé com­ment l’appeler autre­ment », a semé le trouble en s’introduisant sous les espèces d’un « pre­mier jouir[7] », voire de ses pre­mières érections.

Si cette ren­contre trau­ma­tique se mani­feste dans le corps de l’enfant lui-même, sans inter­ven­tion d’un autre corps, Lacan indique qu’il est ques­tion ici pour l’enfant, non pas d’une jouis­sance auto éro­tique, mais d’une jouis­sance « hétéro ». Il ne com­prend exac­te­ment rien, il ne trouve pas de sens à ce qui lui arrive, ce pour­quoi Hans incar­nera ça dans des objets externes, « à savoir un che­val qui piaffe, qui rue, qui se ren­verse, qui tombe par terre[8] ». C’est le moment où l’enfant fait la coa­les­cence de cette réa­lité sexuelle étrange, hors sens, et du lan­gage. Le symp­tôme témoigne d’une solu­tion sin­gu­lière vis-à-vis de cette ren­contre fort inquié­tante, et l’inconscient vient témoi­gner d’une « inven­tion […] qui est liée à la ren­contre que font avec leur propre érec­tion cer­tains êtres[9] ».

Cette confi­gu­ra­tion trou­ma­tique s’impose à l’enfant à par­tir du réel du sexuel, lequel se spé­ci­fie pour les par­lêtres de la non écri­ture d’une loi ins­tinc­tuelle qui sau­rait l’orienter « natu­rel­le­ment » quant aux affaires du sexe.

Nous avons évo­qué ici avec Lacan le cas du petit Hans. Lisons main­te­nant au tra­vers d’un autre cas de Freud, celui de l’Homme aux rats, ce qu’il en fut pour lui au moment de la ren­contre avec la réa­lité sexuelle.

Ce jeune homme, de for­ma­tion uni­ver­si­taire, va consul­ter Freud parce qu’il souffre d’obsessions depuis son enfance, et par­ti­cu­liè­re­ment depuis ses quatre ans. Sa vie sexuelle à l’âge adulte est assez pauvre, néan­moins dès la deuxième séance il énonce sans ambages : « Ma vie sexuelle débuta très tôt.[10] » Il relate une scène de sa qua­trième ou cin­quième année, au moment où sa jeune gou­ver­nante était éten­due, légè­re­ment vêtue sur un divan en train de lire. L’enfant lui demande la per­mis­sion de se glis­ser sous ses jupes, elle y consent à condi­tion qu’il ne le dise à per­sonne. « Elle n’avait presque rien sur elle ; je tâte ses par­ties géni­tales et son ventre, qui me paraît “curieux”[11]. »

Le patient ajoute : « Depuis lors je n’ai cessé d’être tour­menté par une curio­sité brû­lante de regar­der le corps des femmes.[12] »

Cette séquence nous montre un petit gar­çon pre­nant l’initiative auprès d’une jeune femme de son entou­rage ne fai­sant pas par­tie de sa parenté. Il est dès très tôt orienté vers l’objet fémi­nin exo­ga­mique, pas inces­tueux. Il ne dit pas avoir regardé le ventre et les par­ties géni­tales de la jeune femme. Il les a tâtées. S’en sui­vra pour lui le tour­ment d’une « curio­sité brû­lante de regar­der le corps des femmes », au point qu’il atten­dait avec ten­sion et impa­tience le moment où la demoi­selle allait se désha­biller pour prendre le bain avec les enfants.

Après le départ de cette gou­ver­nante, il renou­vel­lera l’expérience avec celle qui pren­dra sa suite, aussi com­plai­sante que la première.

L’Homme aux rats ajoute avoir « souf­fert des érec­tions [13] » à par­tir de l’âge de six ans, âge à par­tir duquel ses sou­ve­nirs sont plus pré­cis. Il se sou­vient d’avoir été cher­cher sa mère pour s’en plaindre, non sans avoir dû sur­mon­ter des scru­pules car il soup­çon­nait que ses érec­tions étaient en rap­port avec « [s]es repré­sen­ta­tions et [s]a curio­sité[14] », précise-t-il.

Le petit séduc­teur joue sa par­tie, non pas avec un corps de petite fille, sœur ou copine, mais avec un corps Autre, autre­ment sexué. L’exploration tâton­nante de ce corps l’impressionne bizar­re­ment. Il s’en suit le désir ardent de voir des femmes nues.

Cette petite séquence prend toute sa por­tée si nous pre­nons en compte que dans un pre­mier temps il n’a pas regardé, mais tou­ché le ventre et les par­ties géni­tales de sa gou­ver­nante, et que dans un deuxième temps il s’est imposé à lui le désir de regar­der des corps de femmes. Nous pou­vons faire l’hypothèse qu’ayant été confronté au trou indexé par le corps Autre, le regard vient par la voie du fan­tasme ins­crire à cette place hete­ros un sens joui. En cela, le petit Ernest se révèle être, vis-à-vis de l’Autre sexe, dans la posi­tion de l’homme, étant donné que ce qu’il aborde désor­mais, à la place de la femme, « c’est la cause de son désir, que j’ai dési­gnée de l’objet a[15] ». Ainsi, comme le rap­pelle Lacan « du côté mâle, l’objet […] se met à la place de ce qui, de l’Autre, ne sau­rait être aperçu. C’est pour autant que l’objet a joue […] le rôle de ce qui vient à la place du par­te­naire man­quant[16] », com­blant par le fan­tasme le trou de l’Autre, radi­ca­le­ment Autre en tant que réel.

L’excitation sexuelle, comme il le dit très bien, est rela­tive à ses repré­sen­ta­tions fan­tas­ma­tiques, sous les espèces de l’objet a– sexué, le regard à l’occasion, qui est « le support-substitut, le sub­sti­tut de l’Autre sous la forme de l’objet de désir[17] ». Dans ce contexte, le petit gar­çon est en proie à ses érec­tions, et si bien il n’est pas sans savoir qu’elles sont rela­tives au fan­tasme, il va se plaindre auprès de sa mère pour qu’elle le conforte. Il était encom­bré par ce phé­no­mène de corps, d’autant plus que l’angoisse est au rendez-vous accom­pa­gné d’un sen­ti­ment d’« inquié­tante étran­geté[18] » à chaque fois qu’il pense à regar­der des femmes nues. Une crainte obsé­dante qu’il puisse arri­ver quelque chose de ter­rible s’il s’adonne à ces pen­sées, le contraint désor­mais à faire le néces­saire pour s’en empêcher.

Le patient pense que c’est de ce temps que date le début de sa mala­die. Freud écrit qu’il s’agit plu­tôt de sa mala­die même, voire « le noyau et le modèle de sa névrose ulté­rieure, un orga­nisme élé­men­taire en quelque sorte, dont seule l’étude peut nous per­mettre de com­prendre l’organisation de la mala­die actuelle[19] ».

Cette névrose infan­tile fait saillir le noyau trau­ma­tique de la ren­contre avec la réa­lité sexuelle, la for­ma­tion consé­cu­tive du fan­tasme imbri­quée au symp­tôme de pen­sée, dont l’affect pénible le contraint aux actes de défense.

Arrivée à ce point, il s’en dégage pour moi la consi­dé­ra­tion consis­tant à sup­po­ser que l’assomption d’une posi­tion sexuée est une inven­tion, voire une défense, vis-à-vis du réel du sexuel fai­sant intru­sion lors de la ren­contre de l’enfant avec la réa­lité sexuelle.

[1]Lacan J., « Conférence à Genève sur le symp­tôme », texte éta­bli par J.-A. Miller, La Cause du désir, n° 95, avril 2017, p. 7–22.

[2]Ibid., p. 12.

[3]Ibid.

[4]Ibid., p. 13.

[5]Ibid., p. 14.

[6]Cf. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symp­tôme », op. cit., p. 13.

[7]Ibid.

[8]Ibid.

[9]Ibid.

[10]Freud S., « L’Homme aux rats », Cinq psy­cha­na­lyses, Paris, PUF, 1972, p. 202.

[11]Freud S., L’Homme aux rats, Journal d’une ana­lyse, PUF, 1974, p. 35. Dans le texte du Journal, Elza Ribeiro Hawelka tra­duit par « curieux » le mot « curios » écrit par Freud entre guille­mets, mot étran­ger pro­noncé par le patient. Le texte pro­duit par Marie Bonaparte et M. Loewenstein nous pro­pose « sin­gu­lier » à la place de « curieux ». Il me semble que le mot « curios » est plus à même d’exprimer l’étrangeté de ce à quoi l’enfant avait à faire.

[12]Ibid.

[13] Freud S., « L’Homme aux rats », Cinq psy­cha­na­lyses, op. cit.

[14] Freud S., L’Homme aux rats, Journal d’une ana­lyse, op. cit., p. 39.

[15] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte éta­bli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 67–68.

[16] Ibid., p. 58.

[17] Ibid., p. 115.

[18] Unheimlich en alle­mand, Freud S., « L’Homme aux rats », Cinq psy­cha­na­lyses, op. cit., p. 204.

[19] Ibid., p. 204.

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