INSTITUT PSYCHANALYTIQUE DE L'ENFANT DU CHAMP FREUDIEN 7e Journée d'Étude — Mars 2023

Supplément Manga Vol. 4

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Stop !! Hibari-Kun ![1]

par Isabelle Magne

 

Hibari, adolescente charmante, brillante et surtout, libre, est l’idole de son lycée, les garçons rêvent d’elle la nuit. Le jeune Kosaku, héros masculin du manga, en est lui aussi amoureux et troublé par sa beauté, mais, à la différence des autres jeunes, lui sait qu’Hibari est un garçon.

Hibari est l’héroïne déjantée d’un chef-d’œuvre de la nouvelle vague manga des années 80, Stop ! Hibari-Kun ! écrit et illustré par le japonais Hisashi Eguchi. La série a connu un très grand succès au Japon au point d’être adaptée en animé pour la télévision.

Selon la répartition « de genre » des mangas, Stop ! Hibari-Kun ! devrait entrer dans la catégorie des mangas shōnen, destinée aux jeunes garçons. Cependant, avec l’ingrédient de l’amour dans l’histoire, Hisashi Eguchi mélange et parodie les registres shōnen et shōjo (plutôt destiné aux jeunes filles) pour subvertir la tradition du manga romantique. Et par la création de ce personnage féminin adolescent travesti, Hisashi Eguchi place son œuvre dans le registre comique, « C’était une sorte d’antithèse contre la tendance des “love comedies” des années 80 ».[2]

En effet, ce n’est pas tant la question de l’identité sexuelle qui traverse l’œuvre de Hisashi Eguchi. Pour lui qui dessine presque exclusivement des personnages féminins, sous son trait de crayon, Hibari est une fille comme une autre, avec du charme, de la finesse, de la sensualité. Le transvestisme est le support principal du comique en tant qu’il crée autour du sexuel, le malentendu, le quiproquo entre les adolescents.

À partir de ce personnage, Hisashi Eguchi, peut créer blagues, gags farfelus, jeux de mots, soit une comédie loufoque, au rythme soutenu, truffée d’onomatopées et d’argot de l’époque. Une façon de déclencher le rire à partir de l’absurde et du secret. Dans le Japon des années 80, les questions de transidentité sont associées à l’underground de la Cité, un monde caché et plutôt fermé.

La psychanalyse a montré que dans le transvestisme, la féminisation du corps est une fétichisation du phallus, en tant que les vêtements le rendent présent sous les voiles. Lacan en indique ceci : « Le phallus doit toujours participer de ce qui le voile. Nous voyons là l’importance essentielle de ce que j’ai appelé le voile. C’est par l’existence des habits que se matérialise l’objet. Même quand l’objet réel est là, il faut que l’on puisse penser qu’il peut ne pas y être, et qu’il soit toujours possible qu’on pense qu’il est là précisément où il n’est pas. »[3]

Seul garçon d’une fratrie de quatre, Hibari fait ce qu’elle veut, dit ce qu’elle veut, comme ses sœurs. Son père, pourtant chef de clan dans la mafia japonaise, n’a aucune prise sur elle. Mais surtout, elle est drôle et nous enseigne sur le désir plus que sur la question du choix de sexe. Récemment publié en France, ce manga est interprété du côté des questions actuelles sur la transidentité. Or, ce personnage travesti incarne plutôt le phallus caché et nous pourrions dire que le mangaka Hisaschi Eguchi rejoint une tradition artistique aux origines antiques, celle de la comédie, dont le ressort est le « phallus comique ». Lacan en parle dans son Séminaire VII : « La dimension comique est créée par la présence en son centre d’un signifiant caché, mais qui, dans l’ancienne comédie, est là en personne – le phallus. »[4]

Au-delà de la comédie du phallus et de l’objet fétiche, l’humour à partir de ce personnage travesti, met en exergue le trouble qu’il provoque. L’interjection Stop ! vient du fait que la jeune Hibari ne cesse d’être très entreprenante auprès de Kosaku. Le féminin passe du côté du jeune adolescent ; amoureux d’Hibari, il se ridiculise par ce trouble qui perturbe son corps au-delà de l’organe phallique. Les dessins de Hisaschi Eguchi nous montrent le corps de l’adolescent perdre toute contenance et tout signe de virilité, il tombe à la renverse, rougit…Ainsi que l’écrit Roland Barthes, « Un homme n’est pas féminisé parce qu’il est inverti, mais parce qu’il est amoureux. »[5]

 

* Couverture du manga: “Stop !! Hibari Kun !” signé Hisachi Eguchi.  éditions du Lézard Noir.

[1] Hisashi Eguchi, Stop !! Hibari-Kun !, traduction Aurélien Estager, Ed. Le Lézard noir, avril 2018.

[2] Hisashi Eguchi, interview, disponible en ligne, https://www.lezardnoir.com/levenement-stop-hibari-kun/

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1994, p. 194.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi, par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1986, p. 362.

[5] Barthes R., Fragments d’un discours amoureux, Seuil, Points Essais, Paris, 1977, p. 20.