Edito 4 : Topologie de la ren­trée et sexuation

Texte publié le 16 sep­tembre 2020

Edito 4 : Topologie de la ren­trée et sexuation

Texte publié le 16 sep­tembre 2020

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Edito 4 : Topologie de la ren­trée et sexuation

par Valeria Sommer Dupont

C’est la ren­trée… Le cahier de cor­res­pon­dance déborde de for­mu­laires à rem­plir, il faut s’inscrire, four­nir les attes­ta­tions d’assurance et des pho­tos d’identité, véri­fier les der­nières vac­ci­na­tions, signer l’autorisation de droit à l’image.

En tête de tout for­mu­laire : M ou F, rayer la men­tion inutile. C’est encore là. Pour l’instant. À quoi ser­vira cette infor­ma­tion, ce « data », ce tout petit « data » que l’on coche pour faire fonc­tion­ner la « big » machine ? Quelle uti­lité ? D’après Le Monde [1], à Normale-Sup l’an­nu­la­tion des épreuves orales aux concours d’entrée en rai­son de la crise liée au Covid-19 a fait bon­dir le pour­cen­tage des femmes reçues. Les expli­ca­tions à cette « hausse » sont au rendez-vous. Cette pro­mo­tion sera-t-elle la preuve d’une effi­ca­cité tou­jours pré­sente des rôles sexuels ? Une chose est sûre, à chif­frer la chose ainsi, tout ce que l’on pourra dire de ce fait – tout ce que l’on vou­dra lui faire dire – ne se jouera qu’à l’intérieur d’un uni­vers clos. Le lapin ne sort du cha­peau que parce qu’on l’a­vait fait ren­trer dedans au préa­lable. Puis, on peut bien se mar­rer avec les cal­culs ren­dus pos­sibles par cette approche : les femmes qui ne se rangent pas dans cette hausse, seraient-elles moins femmes ? Et les hommes qui ont réussi leur entrée contre toute ten­dance, seraient-ils fina­le­ment des femmes ? On me repro­chera de for­cer le trait, le ridi­cule de ces énon­cés le démontre. Pourtant, maintes « preuves » aux allures scien­ti­fiques sont dres­sées comme telles à l’appui de cette logique de l’universel et du par­ti­cu­lier. Les com­bi­nai­sons sont nom­breuses, pas infi­nies car l’univers s’est fermé au point même où, dénom­brant, on pen­sait l’ouvrir.

Le pour quoi on compte, ça, ça ne compte pas pour ce dis­cours. Et c’est là, dans la brèche ouverte par cette ques­tion, qu’un autre dis­cours, celui de la psy­cha­na­lyse, tient lieu. Sans mécon­naitre les enjeux de pou­voir, de domi­na­tion, de repré­sen­ta­tion, d’habi­tus, qui « expliquent » le « fonc­tion­ne­ment » des ins­ti­tu­tions, la psy­cha­na­lyse s’intéresse de plus près à cette chose du sexuel qui dys­fonc­tionne, qui ne se laisse pas résor­ber ni par M ni par F, ni par nul autre signi­fiant qui ne tar­dera pas à être là, accolé à ces deux-là, dans les for­mu­laires de demain.

Revenons sur notre for­mu­laire de ren­trée : sur la feuille, deux rec­tangles ; un sur la gauche, l’autre sur la droite. Dans celui à gauche « col­ler photo gar­çon », dans celui à droite, « col­ler photo fille ». La dis­po­si­tion dans la feuille nous vien­dra en aide si jamais le cli­ché ne nous per­met­tait pas de loger clai­re­ment et dis­tinc­te­ment le par­lêtre en ques­tion à l’enseigne pré­vue, manque d’attributs secon­daires bien défi­nis ou look trop androgyne…

Pas de for­mu­laire d’entrée en ana­lyse, ni d’attestation d’assurance – S(A barré)-, ni de car­net de santé, ni de photo d’identité. Ce n’est pas tou­jours facile que de se gar­der de cocher des cases, d’utiliser les mots pour dire sans clas­ser, ni agen­cer, ou encore com­bi­ner, diagnostiquer…

Comment dire le sexe si l’on vise le sin­gu­lier ? Serait-ce cela la sexua­tion ? Le sexe dont sa seule exten­sion serait ce parlêtre-là ? Ceci étant dit ainsi, c’est tou­jours dans un dis­cours que ça se dit. L’éthique de la psy­cha­na­lyse consiste, entre autres, à tenir compte de cela : on ne peut plus oublier que l’analyste est dans le coup[2], celui qui parle est impli­qué dans la chose dont il parle. Delors, la sexua­tion n’est pas là, dans la nature, elle n’est pas un fait pre­mier, mais effet de l’expérience ana­ly­tique sou­te­nue par un dis­cours, pro­duit sous trans­fert, sa sor­tie ne sera pas pré­vue à la ren­trée.

Ainsi, nous avons réuni dans ce numéro les contri­bu­tions de Bruno Alivon, Karim Bordeau, Marie-Cécile Marty et Aurélie-Flore Pascal, qui explorent par dif­fé­rentes entrées (logique, art, cli­nique) le réel qui est au cœur torique (tel le trou d’un donut) de la sexuation.

Et last but not least, quoi de mieux qu’une pre­mière sor­tie pour mar­quer cette ren­trée ! vous trou­ve­rez le numéro 1 des Z’ateliers vidéo qui s’ouvre sur une inter­view de Sophie Marret-Maleval à pro­pos d’Alice, la petite fille dont Lewis Carroll se fait le ser­vant et dont Lacan extrait la logique.

Bonne lec­ture… et bon visionnage !

 

[1] Le Monde, « A Normale-Sup, les concours sans oraux ont fait bon­dir la part de femmes admises », août 2020, dis­po­nible sur inter­net : https://www.lemonde.fr/campus/article/2020/08/27/a‑normale-sup-les-concours-sans-oraux-ont-fait-bondir-la-part-de-femmes-admises_6050040_4401467.html?fbclid=IwAR2ePaJIGU-8Rcio-HHQ20FaCFt4ryDAuWv9wgvpoIvHBvao2tCCtIz6HSA

[2] Cf. Lacan J., Mon ensei­gne­ment, Paris, Seuil, 2005.

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