L’anatomie et son des­tin. Quelques remarques à pro­pos de Petite fille

Texte publié le 16 décembre 2020

L’anatomie et son des­tin. Quelques remarques à pro­pos de Petite fille

Texte publié le 16 décembre 2020

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L’anatomie et son des­tin. Quelques remarques à pro­pos de Petite fille

par Anaëlle Lebovits-Quenehen

 

Petite fille, qui a été dif­fusé le 2 décembre der­nier sur Arte, nous invite à suivre le par­cours de Sasha, un enfant qui ne se recon­naît ni dans le corps qu’il a, ni dans son genre d’assignation.

Il semble qu’à tra­vers les réac­tions que sus­cite le docu­men­taire, ce soit par­fois des avis sur la « dys­pho­rie de genre » (comme l’appelle le DSM) qui s’expriment, comme s’il fal­lait être pour ou contre la « dys­pho­rie de genre ». Or, jus­te­ment, il nous semble qu’en deçà du pour et du contre, les sujets qui témoignent d’une « dys­pho­rie de genre » méritent par prin­cipe un accueil digne, c’est-à-dire un accueil qui ne pose pas comme préa­lable à toute consi­dé­ra­tion, ni la condam­na­tion d’un fait qui s’impose, ni l’inhibition des ques­tions qu’il sus­cite, au nom du res­pect dû à ces sujets comme à leurs proches – et, bien sûr, res­pect leur est dû.

Ceci étant noté, il y aurait beau­coup à dire sur ce que nous montre ce film, mais nous cen­tre­rons nos remarques sur trois points.

Au com­men­ce­ment

Quoi qu’on puisse le croire d’abord, le film nous montre que Sasha ne s’est pas tou­jours senti fille. Sa mère remarque pré­ci­sé­ment que, depuis qu’il a deux ou trois ans, Sasha fait part de sa croyance qu’en gran­dis­sant, il devien­drait une fille. Si, dans les pre­miers temps de la vie de Sasha, sa mère le contre­dit sur ce point, un évè­ne­ment va chan­ger la donne. Sasha a quatre ans. Il dit une fois de plus que, quand il sera grand, il sera une fille, et celle-ci lui rétorque : « Mais non, Sasha, tu ne seras jamais une fille ». Le désar­roi et la tris­tesse qui sanc­tionnent cette sen­tence ce jour-là, sont into­lé­rables à sa mère, et ce d’autant plus qu’elle y lit une ques­tion radi­cale : « Mais qu’est-ce que je vais deve­nir, si je ne peux pas être une fille ? » Elle le console donc et fait sienne la vérité selon laquelle Sasha est une fille. Toute la famille lui emboite le pas avec les meilleures inten­tions. Sa mère et son père ainsi que sa sœur et son frère ainés, par­le­ront doré­na­vant de et à Sasha au fémi­nin – à ce moment-là, son plus jeune frère n’est peut-être pas encore né, ou vient seule­ment de faire son apparition.

À sa demande, semble-t-il, Sasha aura aussi une chambre de fille, des jouets de filles, des vête­ments de filles (qu’elle por­tera dans un pre­mier temps hors de l’école) et tout ce qu’une petite fille de son âge, très gen­rée peut sou­hai­ter. Elle sera donc sou­te­nue dans cette voie par ses proches.

Une ques­tion et son destin

À plu­sieurs reprises, on voit la mère de Sasha témoi­gnant des ques­tions qui la tour­mentent avec une cer­taine hon­nê­teté. La mère de Sasha se demande spé­cia­le­ment si sa décep­tion quant au sexe de Sasha a pu avoir une inci­dence sur sa « dys­pho­rie de genre ». Quand cette mère ren­contre pour la pre­mière fois la pédo­psy­chiatre de l’hôpital Robert Debré où elle consulte avec Sasha dans un ser­vice spé­cia­lisé, cette ques­tion s’impose à nou­veau. Alors que la pédo­psy­chiatre lui demande pour finir s’il y des choses qu’elle tenait vrai­ment à dire, la mère de Sasha lui répond aus­si­tôt : « Quand j’attendais Sasha, je vou­lais vrai­ment une fille, donc je me suis tou­jours demandé si ça n’avait pas eu une… » Avant même que sa phrase ne s’achève, la pédo­psy­chiatre l’interrompt de sa voix douce : « non, ça, on peut y répondre tout de suite ». Et d’ajouter : « On ne sait pas à quoi elle est due, la dys­pho­rie de genre, on sait à quoi elle n’est pas due. » Si, selon la pédo­psy­chiatre, cette crainte est sou­vent rap­por­tée par les parents d’enfants témoi­gnant d’une « dys­pho­rie de genre », les spé­cia­listes, eux, savent que leur décep­tion de parents n’a aucune inci­dence de sur la dys­pho­rie de genre de leur enfant. Pour ne par­ler ici que de Sasha, aucun rap­port donc, entre la décep­tion de sa mère quant à son sexe bio­lo­gique, et le fait que cette enfant ne se sente pas appar­te­nir à son corps bio­lo­gique tel qu’il est sexué et qu’elle « déteste son zizi ».

Plusieurs remarques et ques­tions s’imposent à pro­pos de ce moment déci­sif du film.

Notons d’abord que dans le docu­men­taire, ce n’est pas la pre­mière fois qu’on voit la mère de Sasha se poser cette ques­tion. Elle nous a déjà fait part de sa grande décep­tion quand elle a appris que Sasha serait un gar­çon – le sou­ve­nir de cette pen­sée semble très pré­cis mal­gré les années pas­sées. Elle a dit aussi, qu’avant d’être enceinte de Sasha, elle a perdu des jumelles. Deux filles ont donc été per­dues avant l’arrivée de ce gar­çon. Elle s’interroge encore : pour­quoi Sasha est le seul de ses quatre enfants qui porte un pré­nom mixte ? Elle note enfin que ses tes­ti­cules n’étaient pas des­cen­dus à la naissance.

Si l’on concé­dera que cette décep­tion n’explique pas « la dys­pho­rie de genre » de Sasha, dans la mesure où d’autres enfants déçoivent leurs parents sur ce point sans néces­sai­re­ment avoir de « dys­pho­rie de genre », cela n’implique peut-être pas qu’elle n’ait aucune inci­dence. Il nous semble qu’un tel moment de décep­tion une fois passé, la façon dont cette décep­tion reste vive ou au contraire s’estompe, voire dis­pa­rait tout à fait, a une inci­dence plus ou moins marquée.

On voit bien cepen­dant l’effet d’apaisement que cette affir­ma­tion de la pédo­psy­chiatre pro­duit sur la mère de Sasha. C’est d’ailleurs sans doute la visée essen­tielle de cette asser­tion. Mais le fait que cette mère livre une ques­tion qui s’impose à elle, ne mérite-t-il pas dès lors qu’on lui fasse une digne place ? Voir une place faite à ce qu’on dit, n’est-il pas éga­le­ment quoi qu’autrement, allé­geant ? La men­tion de la grande décep­tion de cette femme quant au sexe de son enfant, comme d’autres élé­ments qu’elle nous livre, ne nous donnent-ils pas des cir­cons­tances qu’il s’agit de ne pas balayer d’un revers de manche ? S’il n’y a pas lieu d’appréhender ces cir­cons­tances comme « une faute » impu­table à cette femme – on ne voit d’ailleurs pas en quoi un deuil ou un désir quant au sexe d’un enfant à naitre serait une faute – cette pré­cau­tion implique-t-elle de faire table rase des cir­cons­tances sur les­quelles un parent lui-même attire l’attention, parce qu’elles l’interrogent (de manière récur­rente, en l’occurrence) ? Couper court à une inter­ro­ga­tion de cette nature ne revient-il pas à bou­cher l’énigme qu’elle indexe ? Serait-ce donc là, pour le méde­cin, un préa­lable au digne accueil que Sasha mérite ?

Les études les plus récentes sur le sujet, qui sont pour­tant loin d’être orien­tées par la psy­cha­na­lyse, n’excluent pas que l’environnement d’un sujet ait une inci­dence sur sa « dys­pho­rie de genre ». Au nom de quelle idéo­lo­gie les parents devraient-ils par prin­cipe être consi­dé­rés comme étran­gers à cet envi­ron­ne­ment ? Et puis, si la « dys­pho­rie de genre » n’est pas une tare, pour­quoi vou­loir abso­lu­ment que rien dans l’histoire d’un sujet, ni de ses proches, ne s’y rattache ?

Tenir compte du réel auquel s’articule l’accueil qu’une mère et un père peuvent faire à leur enfant ne nous semble pas tout à fait secon­daire en ce sens. Tant de sujets témoignent de l’incidence qu’a eue pour eux le fait d’avoir été atten­dus fille ou gar­çon, et cela, que leur sexe ana­to­mique cor­res­ponde aux attentes de leurs parents ou pas. Tant de sujets témoignent aussi de l’impact qu’a eu sur eux le deuil vécu par l’un de leur parent au moment de leur arri­vée dans le monde, ou peu avant. Accueillir un témoi­gnage de cet ordre avec tact, loin d’en rajou­ter sur la culpa­bi­lité du sujet, lui per­met par­fois au contraire de com­po­ser autre­ment avec l’angoisse qui accom­pagne cette culpa­bi­lité, et qui, si elle n’est pas réfé­rée au point de réel qui la sus­cite, peut bien se dépla­cer, chan­ger d’objet, sans pour autant s’atténuer.

Et si l’on ne peut rendre compte de la façon dont la « dys­pho­rie de genre » se consti­tue pour un sujet – du moins tant qu’il ne peut en témoi­gner en son nom, et pour son propre compte – faut-il éli­mi­ner a priori le fac­teur du désir qui pré­side à son arri­vée dans le monde comme être sexué ?

La pédo­psy­chiatre qui accueille Sasha et sa mère a certes le mérite de ne pas en rajou­ter sur la culpa­bi­lité éprou­vée par cette mère, mais il est éton­nant que pour les accom­pa­gner, elle évince une ques­tion qui témoigne aussi d’une cer­taine ouver­ture subjective.

La chose est peut-être d’autant plus remar­quable, que si la mère de Sasha vou­lait jadis une fille à la place où Sasha est arri­vée, dès lors que Sasha devient une fille jus­te­ment, elle occupe une place qui pola­rise soins et atten­tions, et ce d’autant plus, qu’elle fait l’objet du rejet d’une par­tie du monde exté­rieur. La mère de Sasha nous le dit dans les der­niers moments du film : si on a tous un rôle à jouer dans la vie, une mis­sion, peut-être Sasha est-elle là pour faire chan­ger les men­ta­li­tés, et elle, sa mère, pour y aider Sasha.

Corrections

Loin d’un Descartes qui nous enjoi­gnait en d’autres temps, à chan­ger nos désirs plu­tôt que l’ordre du monde, c’est donc au prix de chan­ger l’ordre du monde plu­tôt que nos désirs, que Sasha trou­vera une place en ce monde, comme elle trouva une place auprès des siens, en tant que gar­çon d’abord, puis en tant que fille.

Les sem­blants qui traitent la dif­fé­rence des sexes à même l’image des corps des petits gar­çons et des petites filles, à même la façon dont on s’adresse à eux, ou dont on parle d’eux, sont eux sus­cep­tibles de modi­fi­ca­tions tout à la fois rela­ti­ve­ment légères et convain­cantes : Sasha a bel et bien l’air d’une petite fille avec ses che­veux longs et ses robes à fleurs. La chose prend tou­te­fois une autre dimen­sion quand il s’agit d’intervenir sur le réel de son orga­nisme. La der­nière consul­ta­tion fil­mée chez la pédo­psy­chiatre ouvre en effet à des ques­tions déli­cates, quand s’y évoquent des choix pou­vant enta­mer la fer­ti­lité future de celle qui n’est encore qu’un enfant de 8 ans. Les pro­grès de la méde­cine per­mettent aujourd’hui de pen­ser que nous serons demain comme « maitres et pos­ses­seurs de la nature », selon le mot de Descartes. L’organisme se laisse effec­ti­ve­ment sou­mettre à des modi­fi­ca­tions, mais cela com­porte encore cer­taines limites. Et si Lacan nous invi­tait à consi­dé­rer que l’anatomie ne fait pas le des­tin, l’organisme n’en pèse pas moins son poids de réel. Charge à cha­cun de com­po­ser avec l’impossible qu’il indexe. Et si cer­tains enfants témoignent d’une « dys­pho­rie de genre », on se gar­dera bien de consi­dé­rer ceux qui n’en témoignent pas comme des « eupho­riques de genre », tant le sexe et le genre sont lieux d’embrouilles, celles-là même qui concourent à se déter­mi­ner comme être sexué, pour le meilleur et pour le pire.

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