Le réel de la sexua­tion et ses personnages

Texte publié le 15 février 2021

Le réel de la sexua­tion et ses personnages

Texte publié le 15 février 2021

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Le réel de la sexua­tion et ses personnages

par Jacqueline Dheret

Gustave Flaubert n’avait pas caché que la néces­sité qui s’imposait à lui d’écrire L’éducation sen­ti­men­tale, repo­sait sur un moment trou­blant de son ado­les­cence. Que lui arrivait-il, que lui était-il arrivé ? Quelles cir­cons­tances avaient vu naître le sen­ti­ment décon­cer­tant et ensor­ce­lant d’un ins­tant de voir qui l’avait dérouté, au point d’entreprendre à quinze ans, non sans audace, les pré­mices de ce qui devait deve­nir plus tard, un roman ? Il pres­sen­tait des choses dont il n’avait pas encore l’expérience et se défen­dait des sen­ti­ments tendres qu’il éprou­vait der­rière une sorte d’abstraction : le gar­çon. Lorsque l’ennui l’envahissait dans sa chambre, il pous­sait alors ce qu’il appe­lait le cri du gar­çon : plai­sir irré­sis­tible de la bêtise, de la farce iro­nique, « comme si tu étais-là », écrivait-il à sa sœur, « pour me voir et m’admirer… [1]» C’est dit !

Plus pré­cis encore, bien que ce moment n’ait jamais cessé de gar­der son mys­tère, il repé­rait que l’amour ado­les­cent qui l’avait ravagé, – c’était son mot –, repo­sait sur une sou­daine révé­la­tion : la décou­verte d’un sen­ti­ment durable et pro­fond lui avait été dévoilé, celle au-delà de la sœur, de la mère et des filles en géné­ral, de la femme, de la fémi­nité. Stupeur et choc avait été au rendez-vous de ce moment appa­rem­ment ordinaire.

« Elle était assise au milieu du banc, toute seule ». En même temps qu’il pas­sait, « elle avait levé la tête [2]». Qu’est-ce qui avait fait flé­chir l’adolescent, dévoilé le côté fac­tice du gar­çon ? :  Elle, toute seule. Le côté far­ceur, pédant dont il avait fait son style pro­té­geait encore et tou­jours, des années après cet évè­ne­ment, le gar­çon timide, celui qui avait rêvé des nuits entières d’enlever la jeune femme entre­vue, celui qui avait éprouvé dans son corps les effets de l’odeur ima­gi­née de son épaule. Il avait passé son che­min, se conten­tant de regar­der de loin la jeune femme qui avait silen­cieu­se­ment levé la tête ! Nous sommes au-delà des amours mal­heu­reuses chères à la période roman­tique ; au plus près de ce que tra­hit l’écriture de Flaubert quant aux cahots de ce que Lacan a nommé le pro­cès de la sexua­tion, au-delà de l’Œdipe.

L’adolescent Flaubert se disait gar­çon mais l’inscription dans la sexua­lité s’étaye d’une autre réfé­rence que celle du désir et de l’identité. On la sai­sit par la jouis­sance que l’écrivain nous laisse entre­voir. Le per­son­nage du « gar­çon », celui dont il riait avec son ami Ernest Chevalier, le cré­tin, l’énonciateur de paroles creuses, les ras­su­rait. Il faut un gar­çon cré­tin pour que les autres se sentent, entre eux, non cré­tins ! C’est que la bêtise est uni­ver­selle esti­mait Flaubert qui fai­sait étendre son emprise au bour­geois, à la femme de ce der­nier lorsqu’elle s’identifie à son mari et à leur milieu. La femme du banc, elle, était ailleurs. Où ? Impossible de le savoir, de le dire. Elle avait révélé à l’adolescent le « pas-tout » que l’on ne sau­rait loca­li­ser ; Cette ren­contre for­tuite avait arra­ché le gar­çon au confort d’un « pour tous », prêt à se défaire. Relisons Lacan dans L’étourdit :

« La cas­tra­tion relaie de fait comme lien au père, ce qui dans chaque dis­cours se connote de viri­lité. Il y a donc deux dit-mensions du pour­tou­thomme, celle du dis­cours dont il se pour­toute et celle des lieux dont ça se thomme [3]»

L’usage que le sujet Flaubert fai­sait du signi­fiant bête est impar­ta­geable. Sa grand-mère disait de cet enfant dont le symp­tôme de len­teur atti­rait l’attention, qu’il avait l’air « presque bête [4]». Un S1 qu’il lui était tombé des­sus mais dont l’adolescent avait pu se sai­sir pour construire une ver­sion de son être au monde. Faire l’homme est stu­pide ! Quelle bêtise de faire signe à une fille de son être de gar­çon : si le phal­lus est au prin­cipe du sem­blant, s’approcher d’elle revient à avouer qu’on ne l’a pas. Mieux vaut fuir…Mais ensuite il y a les émois du corps qui laisse étour­dit, les pen­sées « d’enlèvements », les scé­na­rios impos­sibles. On peut cepen­dant se loger dans le dis­cours du maître de l’époque pour pou­voir en faire symp­tôme et en jouir : dire des bêtises était alors à la mode ; faire le « bête » en se moquant du bour­geois peut-être si savou­reux ! Mais pour cela il faut un public, un regard dans lequel s’admirer.

Adhérer à son rôle sexué dans une estime de soi comme membre de son propre sexe, ce dont rêve la psy­cho­lo­gie moderne, ne va pas de soi ! Quelle bêtise dirait Flaubert, cap­tivé à sa manière par le « Que veut ?… », une femme.

Freud fai­sait dépendre le choix sexué d’une absence : dans l’inconscient, un seul signi­fiant pour les deux sexes, le phal­lus. Il a tenu compte de ce que lui ensei­gnait l’hystérique : la dimen­sion symp­to­ma­tique de la sexua­lité, le fait que le sexuel n’aille pas de soi pour l’être par­lant. Le domaine de la sexua­lité n’est pas tota­le­ment pris en charge par l’identification. Il relève du symp­tôme ce que fait valoir la ques­tion hys­té­rique : Suis-je homme ou femme ? Elle témoigne rigou­reu­se­ment de ce que l’identité sexuée est affaire de semblants.

Ainsi cette jeune fille de dix-neuf ans qui, en ana­lyse, revient-elle aussi, sur le malaise pro­fond de ses quinze ans. À treize ans, elle chaus­sait du qua­rante et ne savait que faire du corps grand et « cos­taud » dont son ori­gine ukrai­nienne l’avait dotée. Elle man­geait trop pour s’empâter et avait trouvé les kilos pour cacher son corps fémi­nin ! Quelle idée, dit-elle aujourd’hui, de vou­loir domp­ter le regard de l’autre en lui offrant des kilos à regar­der. « Je me sen­tais fémi­nine de me « gar­çon­ni­ser » : vête­ments à capuches, chaus­sures asexuées, jupes culottes.

Laisser au signi­fiant la res­pon­sa­bi­lité de repro­duire les sexes, revient à rater le réel qui cause l’inconscient. Le phal­lus semble ordon­ner la dif­fé­rence des sexes selon le mode de l’avoir ou pas. Ce point de la struc­ture est tou­jours valide mais nous ne sommes plus au temps de Freud qui notait déjà que la sexua­lité fémi­nine ne se résorbe pas toute dans le registre phallique.

Lacan, avec son Séminaire XX, Encore[5], nous pro­pose de consi­dé­rer la ques­tion de la fémi­nité pour les deux sexes, à par­tir d’une divi­sion entre jouis­sance phal­lique et jouis­sance fémi­nine qua­li­fiée d’Autre, de sup­plé­men­taire. L’enjeu cli­nique concerne cette fois le ser­rage du réel en jeu dans le rap­port entre les sexes et le rap­port du sujet gar­çon ou fille avec ce « pas tout phal­lique ». Non plus l’identité sexuelle, mais la sexua­tion et son pro­cès, pas sans les sem­blants qui en per­mettent le che­min. Notre monde contem­po­rain rêve de s’en pas­ser et encou­rage l’auto-proclamation. La psy­cha­na­lyse est là pour main­te­nir ouvertes aux jeunes de quinze ans et plus, les portes du désir et des symp­tômes. Qu’est-ce qui attire, résonne, repousse, convoque irré­sis­ti­ble­ment et/ou effraie ? Flaubert en avait une idée : le plus singulier.

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[1] Flaubert G., L’éducation sen­ti­men­tale, in Œuvres com­plètes, Tome pre­mier, Société les belles lettres, Paris 1958, Introduction par Robert Dumesnil, p. 20.

[2] Ibid, p. 7.

[3] Lacan J., L’étourdit, Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 460

[4] Michel A., Flaubert et la bêtise, Bulletin de l’Association Guillaume Budé, Année 1972, p. 189–208. Disponible sur internet

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Éditions du Seuil, 1975.

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