Sexuation et deuil de l’objet a

Texte publié le 7 jan­vier 2021

Sexuation et deuil de l’objet a

Texte publié le 7 jan­vier 2021

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Sexuation et deuil de l’objet a

Par Hélène Bonnaud*

Lacan, dans le Séminaire Le sin­thome, donne une ver­sion inat­ten­due du couple homme/femme. Il intro­duit « la notion de couple colo­rié » qui indique que « dans le sexe, il n’y a rien de plus que l’être de la cou­leur, ce qui sug­gère en soi qu’il peut y avoir femme cou­leur d’homme, ou homme cou­leur de femme [1] ». « La cou­leur n’a aucun sens », précise-t-il, ce qui ouvre à tous les pos­sibles. Mais cela n’exclut pas l’importance, dans l’affaire, du signi­fiant phal­lus en tant qu’il est le sup­port de la fonc­tion du signifiant.

Je par­ti­rais donc de ces deux fac­teurs que sont, d’un côté, le sexe en tant qu’être de cou­leur, et, d’un autre côté, le sexe en tant que phal­lus, sup­port de la fonc­tion du signi­fiant. Il semble qu’aujourd’hui, la pri­mauté de la bina­rité sexuelle – ou gar­çon ou fille –, si elle est contes­tée, reste une constante dans les dis­cours. Ainsi, le mou­ve­ment LGBT se construit-il sur la bina­rité pour en contes­ter la struc­ture fer­mée et faire entendre les mino­ri­tés qui s’organisent autour de ce fait de dis­cours. Un seul point me paraît impor­tant, car il semble rele­ver de l’infini, c’est le signe + qui s’écrit après le sigle LGBT pour indi­quer qu’il y a une infi­nité de pos­sibles dans la sexua­tion. En cela, grâce à ce signe +, le mou­ve­ment LGBT et la ver­sion laca­nienne de la cou­leur comme mode de lec­ture de la sexua­tion, se rejoignent, sauf que, dans le mou­ve­ment LGBT, le + indique des nomi­na­tions sup­plé­men­taires cher­chant à dési­gner des modes d’identités mul­tiples alors que, pour Lacan, la sexua­tion s’inscrit dans l’infinité des nuances de cou­leurs tout en res­tant bor­nées par les signi­fiants homme et femme. Au-delà de ce couple, il n’y a pas de signi­fiant pour dire la sexua­tion. Seule la jouis­sance dite fémi­nine, est hors sens, et donc hors du cadre de la bina­rité sexuelle et c’est pour cela qu’on ne peut rien en dire. Sans doute le mou­ve­ment LGBT+ se cogne-t-il à ce réel de la jouis­sance fémi­nine sup­plé­men­taire, cher­chant à nom­mer cet impos­sible pour en bor­der le trou.

Je vous pro­pose de mettre au tra­vail cette ques­tion de la bina­rité pour répondre à la déli­cate ques­tion de la sexua­tion des enfants, en fai­sant l’hypothèse d’un effet de réel pos­sible chez cer­tains par­lêtres, d’un insym­bo­li­sable concer­nant la sexua­tion du bébé attendu pen­dant la grossesse.

Le vel d’aliénation et ses conséquences

Aujourd’hui, lorsque naît un enfant, les parents savent déjà, le plus sou­vent, de quel sexe il est. Ils le connaissent par voie d’échographie, et donc par l’image qu’ils ont vue mar­quant la pré­sence ou pas de l’organe mâle. Ainsi, le bébé est sexué dès le qua­trième ou cin­quième mois de gros­sesse. Les mères savent qu’elles portent une fille ou un gar­çon, choix binaire comme on le sait, et, à par­tir de là, elles ont à faire le deuil de l’enfant por­teur du sexe opposé, et cela, de façon le plus sou­vent indi­cible. Il s’agit d’une forme de deuil par­ti­cu­lier, puisqu’en réa­lité, ce qui est perdu est pure­ment insym­bo­li­sable. C’est un réel qui peut certes s’imaginariser, se fan­tas­mer, mais qui reste de l’ordre d’un impos­sible. C’est en cela que par­ler de deuil est abu­sif car le deuil touche à une perte d’objet sym­bo­lisé. Gardons pour­tant ce terme, car je n’en trouve pas d’autre, même si je me suis deman­dée si on ne pou­vait pas réfé­rer cette perte à une cas­tra­tion, et posons-nous la ques­tion de pour­quoi la future mère doit faire le deuil de l’enfant du sexe opposé à celui qui lui est annoncé. Elle perd le choix, c’est-à-dire qu’elle perd la fille si c’est un gar­çon qui est annoncé, et le gar­çon quand c’est une fille. On recon­naît là l’opération d’aliénation telle que Lacan en rend compte dans les Écrits [2]. L’aliénation s’écrit à par­tir de la réunion condui­sant alors à un choix forcé, le sexe mâle ou le sexe femelle et, dans notre exemple, ce choix entraîne une perte for­cée, là où l’opération de la sépa­ra­tion s’écrit à par­tir de l’intersection – les élé­ments com­muns aux deux entrent dans l’intersection –, mais il n’existe pas de signi­fiant com­mun aux deux sexes. Les deux signi­fiants aux­quels nous avons à faire, c’est gar­çon ou fille. Ce qu’il y a de com­mun aux deux, c’est le phal­lus, mais il ne s’écrit pas dans l’opération. C’est pour cela que seule l’aliénation fonc­tionne, c’est le vel de l’aliénation – ou l’un ou l’autre –, avec son reste comme choix forcé. Quand on annonce une fille ou un gar­çon, il s’agit de signi­fiants et, comme on l’a vu, si on en garde un, on perd l’autre.

L’identification sym­bo­lique et l’identification à l’objet a, réel de la dif­fé­rence sexuelle

La deuxième opé­ra­tion liée au choix forcé du sexe, c’est l’identification. Dès lors que la mère connaît le sexe de son enfant, elle peut s’identifier à l’enfant, selon son sexe bio­lo­gique bien sûr, mais aussi selon son désir incons­cient. Il n’y a pas de limite à l’imaginarisation de l’image du bébé qu’on attend. Tout cela, nous le savons, est plu­tôt une expé­rience dont on ne peut pas par­ler en géné­ral, mais qui peut s’entendre dans les ana­lyses. Cette perte de l’enfant qu’on n’aura pas est le plus sou­vent tra­ver­sée sans que le sujet soit évo­qué car l’annonce de la pré­sence d’un enfant sexué ren­voie cha­cun et cha­cune, père et mère, à trou­ver dans le sexe de son futur enfant, satis­fac­tion et réponse à son désir. L’idéal pré­vaut sur le réel et la nomi­na­tion sym­bo­lique pré­vaut sur le réel. L’enfant de l’autre sexe reste objet chu, objet a, déchet de la grossesse.

Le réel de l’altérité – ou l’un, ou l’autre –, se joue déjà in utero, qu’on n’en veuille rien savoir étant le plus sou­vent la règle. Il s’agit d’un choix forcé. Voici ce que nous dit Jacques-Alain Miller sur cette ques­tion dans son cours 1, 2, 3, 4 : « À cet égard, nous pou­vons faire se recou­vrir le rap­port du vivant et de l’Autre en met­tant cette fois-ci à l’intersection une perte de vie cause de la sexua­tion [3] ».

C’est en cela que je dirais qu’il y a sépa­ra­tion, si on consi­dère que l’objet a, l’enfant du sexe perdu, est à l’intersection du vivant et de l’Autre, ce qui repré­sente une perte de vie cause de la sexua­tion. Cela fait réson­ner mon hypo­thèse sur la ques­tion de l’objet sexué perdu. J.-A. Miller indique com­ment les for­mules de la sexua­tion de Lacan écrivent un rap­port non pas à l’autre sexe, mais au phal­lus. C’est en quoi l’écriture des for­mules de la sexua­tion de Lacan nous indique qu’elles « écrivent quelque chose du sexe sous la forme logique d’une fonc­tion [repré­sen­tée par la fonc­tion] phal­lique. [Elles] n’inscrivent donc pas le rap­port à l’Autre sexe. Elles ins­crivent seule­ment que chaque sexe se pose d’un rap­port au phal­lus, où chaque sujet se pose d’une ins­crip­tion comme variable. Ça donne deux for­mules de la sexua­tion, et ça n’inscrit nul­le­ment le rap­port d’un sexe à l’Autre sexe. Réservons, là, le fan­tasme, où il peut paraître, au niveau ima­gi­naire, que le sexe se pose d’un rap­port à l’Autre sexe. Mais, au niveau réel, non. Non puisque c’est d’un rap­port à l’objet a que nous l’écrivons, à l’objet a comme asexué [4] ».

Il y a donc bien une écri­ture d’un rap­port au phal­lus pour écrire les deux for­mules de la sexua­tion, et non d’un sexe à l’autre, sauf dans le fan­tasme où peut s’écrire le rap­port d’un sexe à l’autre. Sinon, le réel de l’objet a, nous l’écrivons comme asexué. C’est le phal­lus qui sym­bo­lise la sexua­tion, côté fille comme côté gar­çon. Cela me per­met de dire que la ques­tion du choix du sexe avant la nais­sance fait sur­gir l’objet a comme reste de l’opération de la sexua­tion, objet asexué et tota­le­ment chu, réel sans nom.

Être un gar­çon ou une fille

La ques­tion cli­nique qui sous-tend cette hypo­thèse, c’est celle de la sexua­tion des enfants et plus par­ti­cu­liè­re­ment, la façon dont cer­tains sujets refusent le sexe dont ils sont por­teurs en indi­quant qu’ils se sentent gar­çons dans un corps de fille, ou filles dans un corps de gar­çon. Cette for­mu­la­tion est très trou­blante. Comment un enfant peut-il se sen­tir gar­çon dans un corps de fille ou l’inverse ? Qu’est-ce qui serait insup­por­table pour lui si ce n’est d’habiter un corps qui ne cor­res­pond pas au sen­ti­ment sub­jec­tif d’être un homme en deve­nir ou une femme en deve­nir ? L’erreur dont cer­tains parlent concer­nant la sexua­tion de leur corps, oblige à se poser la ques­tion de leur iden­ti­fi­ca­tion au fémi­nin ou au mas­cu­lin. Il s’agit d’une iden­ti­fi­ca­tion sym­bo­lique à leur mère ou à leur père, car c’est elle qui com­mande dès le plus jeune âge. La petite fille s’identifie très pré­co­ce­ment à sa mère, et le petit gar­çon à son père. Cela se construit, bien sûr, de façon tout à fait ima­gi­naire dans un pre­mier temps, sym­bo­lique dans un deuxième temps. C’est l’identification à un signi­fiant homme ou femme, ou plu­tôt père ou mère, dans un pre­mier temps.

Quand un enfant dit ne pas se recon­naître dans son sexe, il cherche alors à s’identifier au sexe qu’il n’a pas ou au sexe du parent de sexe opposé. Fille au père, gar­çon à la mère, ren­voyant sou­vent à la ques­tion de l’homosexualité, avec une forme de posi­tion en miroir où l’identification est inver­sée. Mais, quand il y a échec de ces iden­ti­fi­ca­tions pri­mor­diales, d’autres méca­nismes sont en jeu, et notam­ment celui de la for­clu­sion. Certains enfants, en effet, refusent toute ins­crip­tion sym­bo­lique comme gar­çon ou fille, et reven­diquent n’appartenir ni à l’un ni à l’autre, refu­sant la sym­bo­li­sa­tion sexuée, mar­quant l’impossible de l’inscription sexuée pour eux, à par­tir d’un rejet au sens de la for­clu­sion du sexe défini à la nais­sance. Dans ces cas, le dis­cours actuel sur les iden­ti­tés vient loger leur être dans une nomi­na­tion qui vient bor­der la ques­tion de la sexua­tion comme erreur, sans impli­quer le corps en tant que corps jouissant.

L’appropriation de l’autre sexe, celui qui serait le bon ou d’un autre signi­fiant venant nom­mer les autres pos­sibles, vaut comme solu­tion à l’identification qui n’a pas opéré du fait de la psy­chose. Le dis­cours LGBT + vient faire écho à ces posi­tions de rejet du sexe et posi­tive un choix impossible.

Entre cette solu­tion et la voie des iden­ti­fi­ca­tions clas­siques, peut se tra­cer une voie autre, qui se situe du côté du réel de l’objet a. Mon hypo­thèse serait alors qu’il y a iden­ti­fi­ca­tion à l’objet a, chu de la gros­sesse, l’enfant sexué comme objet aperdu. Il y a alors pour lui, ou pour elle, appel à inter­ro­ger l’équation binaire du choix forcé, ce choix forcé qui impose le ou l’un ou l’autre de la sexua­tion. Ne peut-on se deman­der si cer­tains enfants ne posent pas la ques­tion de leur sexua­tion à leurs parents pour inter­ro­ger leur désir indi­cible ? S’ils sont si insa­tis­faits de leur sexua­tion, n’est-ce pas qu’il y a pour eux un réel ren­con­tré dans le désir de l’Autre dont ils font symp­tôme ? Ne sont-ils pas réponses du réel de la sexua­tion, à lire comme restes d’une perte jamais symbolisée ?

*Extrait de l’intervention de l’auteure à la 2ème soi­rée du sémi­naire de l’atelier d’étude de l’Institut de l’enfant tenue par visio-confèrence. Le mer­credi 2 décembre 2020.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sin­thome, Paris, Seuil, 2005, p. 116.

[2] Lacan J., « Position de l’in­cons­cient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 841.

[3] Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne, 1,2,3,4 », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du dépar­te­ment de psy­cha­na­lyse de l’université Paris 8, cours du 5 décembre 1984, inédit.

[4] Ibid., cours du 23 jan­vier 1985, inédit.

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