Sexuation sous transfert

Texte publié le 4 novembre 2020

Sexuation sous transfert

Texte publié le 4 novembre 2020

image_pdfimage_print

Sexuation sous transfert

par Michel Héraud

 

Le tra­vail pour la biblio­gra­phie de la pro­chaine jour­née de l’Institut Psychanalytique de l’Enfant m’a amené à relire le cas Robert, cet enfant psy­cho­tique que Rosine Lefort pré­sente au Séminaire de Jacques Lacan en 1954[1]. Je m’oriente pour appro­cher ce terme de « sexua­tion » de cet énoncé très pré­cis de Lacan dans la « Conférence à Genève sur le symp­tôme » : « Si vous étu­diez de près le cas du petit Hans, vous ver­rez que ce qui s’y mani­feste, c’est que ce qu’il appelle son Wiwimacher, parce qu’il ne sait pas com­ment l’appeler autre­ment, s’est intro­duit dans son cir­cuit. En d’autres termes, pour appe­ler les choses tran­quille­ment par leur nom, il a eu ses pre­mières érec­tions. Ce pre­mier jouir se mani­feste, on pour­rait dire, chez qui­conque. »[2]

Ces pre­mières mani­fes­ta­tions de jouis­sance qui déclenchent angoisse et ques­tions témoignent d’une ten­ta­tive pour cer­ner le carac­tère énig­ma­tique de la sexua­lité qui s’impose dans le corps. La sexua­tion vien­dra dési­gner com­ment le sujet trai­tera cet effet de la jouis­sance dans le corps : va-t-il la sub­jec­ti­ver ou demeure-t-elle un réel non assimilable ?

Pour Hans, la menace de cas­tra­tion, la peur de perdre son organe sur­git très rapi­de­ment dans la suite des remarques que lui fait sa mère en le voyant se tou­cher le sexe, ce qui témoigne d’une mani­fes­ta­tion de jouis­sance dans son corps.

Dès le début du trai­te­ment, Robert tente de se cou­per le pénis avec un ciseau en cel­lu­loïd. Pour lui ce n’est pas la crainte de le perdre mais plu­tôt celle de le pos­sé­der qui domine. Le pénis est en trop. Il s’agira pour cet enfant qu’il ne soit pas obligé de le res­ti­tuer à l’Autre.

L’intérêt de relire ce tra­vail, c’est de suivre l’élaboration qui va se pro­duire dans le trans­fert. Les inter­pré­ta­tions de R. Lefort per­mettent à l’enfant de s’extraire du rap­port sur­moïque dans lequel il vivait, qui le pous­sait à agres­ser les autres, à se sépa­rer des conte­nus de son corps pour satis­faire la jouis­sance de l’Autre, à détruire tout en se détrui­sant. Tout se vit dans le réel pour cet enfant. R. Lefort ne cesse pas de le dire.

La cli­nique du cas repose sur l’enjeu qu’il y a entre l’objet oral, le lait, son conte­nant, le bibe­ron et une équi­va­lence, dit R. Lefort, avec le pénis en tant que de celui-ci s’écoule l’urine, ce qui fait confu­sion avec le lait qui sort du bibe­ron. La rela­tion sein-pénis est au centre de tout ce qui se passe du fait d’un lien rava­geant de Robert à sa mère et d’un trau­ma­tisme à l’âge de six mois.

Au cours du trai­te­ment sur­gira un éton­nant auto-baptême par lequel le sujet pourra modi­fier le rap­port qu’il avait à son pénis : il pourra le pos­sé­der plu­tôt que le don­ner à l’Autre en se muti­lant. Cette inver­sion est le fruit d’une construc­tion du corps : un corps qui devient de sur­face, alors qu’auparavant il n’y avait qu’une dia­lec­tique de contenant-contenu dont les conte­nus étaient pos­si­ble­ment dus à l’Autre surmoïque.

La sexua­tion de cet enfant est liée à la construc­tion du corps : la cure l’amène à se déga­ger d’un « se faire fille ». À de nom­breuses reprises, l’analyste inter­vient pour ten­ter de contrer le « se faire fille » qui revient dès que Robert « doit » don­ner ou rece­voir quelque chose de R. Lefort ou qu’il se heurte à ce qu’il inter­prète comme un refus.

Cette muta­tion passe par une série de moments cru­ciaux, entre ce qu’il peut absor­ber, le lait, et ce qui sort de son corps, le pipi, où dans un fan­tasme se conjugue l’enjeu prin­ci­pal du rap­port confus, non dia­lec­tique qui se déroule entre l’objet oral et le pénis.

Le manie­ment par R. Lefort du signi­fiant « le loup ! » pro­féré par cet enfant est déter­mi­nant dans l’avènement de ce corps de sur­face. L’analyste se fera sup­port d’une agres­si­vité crois­sante à son égard : « Robert n’est plus “le loup”, c’est moi qui le suis »[3], dit-elle. C’est dans le trans­fert que le sujet va trou­ver une issue à ce qui le ravage sans cesse.

Lors d’une séance, cinq mois après le début du trai­te­ment, après avoir bu du lait sur les genoux de R. Lefort, Robert dit « encore … lo »[4]. Il conduit l’analyste dans les wc pour faire cou­ler de l’eau en insis­tant pour que sa main ne lâche pas le robi­net pen­dant que l’eau coule. Il met son doigt dans le tuyau en disant « lo » comme si du lait allait sor­tir du tuyau. Manifestant sa décep­tion, il s’agite et enferme l’analyste dans les wc en disant « le loup ! ». Il revient et constate que le robi­net ne donne tou­jours pas de lait. À la fin, il s’allonge à plat ventre sur le palier, en pleine détresse. Ce sera la der­nière fois qu’il dira « le loup ! » en séance.

Ce qui se déroule-là est capi­tal. Il y a une déci­sion du sujet : il enferme l’analyste dans les wc, se ser­vant de la défense qui s’est éla­bo­rée dans le trans­fert : l’analyste est deve­nue le loup !

Après l’avoir enfer­mée, il revient « espé­rant que le robi­net don­nera du lait. »[5] L’idée qui a pré­sidé à cette action per­dure, c’est ce qui est impor­tant. Ce mou­ve­ment de retour atteste de sa per­ma­nence, indi­quant un point de conden­sa­tion de la jouis­sance là où avant le sujet était constam­ment sou­mis à l’Autre du sur­moi enva­his­sant. Il est déçu mais montre qu’il a de la suite dans les idées. Il y revien­dra dans les séances qui suivent.

Le débat entre l’objet oral et la pos­ses­sion du pénis peut se pour­suivre après cette mise à dis­tance du surmoi.

Comme il l’avait ini­tié lors des séances pré­cé­dentes, il va de plus en plus sou­vent ver­ser de l’eau et du lait sur le sol. La plu­part du temps, tout nu, il va s’allonger sur le sol et bar­bo­ter dans ce liquide, le buvant par­fois. Il n’est plus ques­tion d’une dia­lec­tique contenant-contenu, un autre rap­port au corps se manifeste.

Dans les séances qui sui­vront, Robert, tout nu, fera plu­sieurs fois l’expérience de faire cou­ler du lait sur son corps : « Il jouit de ce lait qui coule le long de la sur­face de son corps jusqu’à son pénis où il s’égoutte, ce qu’il regarde avec un grand inté­rêt. Heureux, il en verse ensuite avec la cuillère sur ses jambes. Quand il a épuisé tout le lait et qu’il se trouve assis dans cette flaque de lait, il se relève pour se tapo­ter le corps avec satis­fac­tion en disant : “Robert”, ayant pris conscience, dans ce bain de lait que son exis­tence cor­po­relle lui don­nait du plai­sir. J’ai appelé cette scène un bap­tême. »[6]

Cet auto-baptême se pro­duit après ce moment fécond où pour Robert se modi­fie son rap­port au corps : « Ce trait de lait rat­tache son pénis à son corps, lui fait perdre son carac­tère d’objet déta­chable. »[7]

À la fin de l’ouvrage, R. Lefort écrira : « avoir un pénis n’est évi­dem­ment pas suf­fi­sant pour que Robert atteigne à une dia­lec­tique phal­lique. […] l’analyse a per­mis à Robert, par la sur­face de corps, d’avoir un pénis à lui et de ne pas avoir à le res­ti­tuer à l’Autre, comme l’objet en trop du début. »[8]

Comme nous l’a indi­qué Jean-Robert Rabanel lors du pre­mier sémi­naire de l’Atelier de l’Institut de l’Enfant, je dirai que ce tra­jet qui conduit Robert jusqu’à cet auto-baptême se pré­sente comme une solu­tion quant à la sexua­tion : « ce qui m’intéresse tout spé­cia­le­ment ce sont les inven­tions que des sujets qui n’en passent pas par le phal­lus, ni par l’Autre comme moyen de défense contre la jouis­sance, nous donnent de rece­voir. »[9]

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits tech­niques de Freud, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 105–123.

[2] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symp­tôme », texte éta­bli par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 13.

[3] Lefort R. et R., Les Structures de la psy­chose, Paris, Seuil, p. 364.

[4] Ibid., p. 365.

[5] Ibid., p. 355.

[6] Ibid., p. 407.

[7] Ibid., p. 611.

[8] Ibid., p. 621.

[9] Rabanel J.-R., « Qu’en est-il du com­plexe de cas­tra­tion à l’époque de l’Autre qui n’existe pas ? », exposé fait au 1er Séminaire de l’Atelier de l’Institut de l’Enfant, « Le com­plexe de cas­tra­tion est-il encore utile ? » avec les inter­ven­tions d’Hélène Deltombe et de Serena Guttadauro, le 14 octobre 2020, inédit.

image_pdfimage_print

Articles simi­laires

6e jour­née d’étude

Agenda

décembre 2020
Pas d’é­vé­ne­ment actuel­le­ment programmé. 

Étude et recherche

Atelier d’é­tude 2020–2021

Zappeur

Zapresse