Une poli­tique du sujet

Texte publié le 3 mars 2021

Une poli­tique du sujet

Texte publié le 3 mars 2021

image_pdfimage_print

Une poli­tique du sujet

Par Christophe Le Poëc

La cli­nique en ins­ti­tu­tion est une plon­gée dans l’extrême. Une ren­contre avec des exis­tences en marge de tous les sys­tèmes d’accueil nor­ma­tifs et qui viennent per­cu­ter nos sem­blants, nos prin­cipes et idéaux. L’orientation ana­ly­tique est une orien­ta­tion de la crise des dis­cours, du trem­ble­ment de la norme qui exclut tout prin­cipe de domi­na­tion. Le cli­ni­cien ne répond pas par un savoir de l’Autre, et c’est de cette manière que nous pou­vons accueillir chaque bri­co­lage sub­jec­tif dans sa sin­gu­la­rité et sa dignité. Parfois, ce dont nous témoignent les patients vient heur­ter nos prin­cipes de citoyen, nos pré­ju­gés, nos enga­ge­ments, mais cela ne bou­le­verse pas pour autant notre orien­ta­tion qui est une véri­table poli­tique du sujet.

Il y a quelques années un jeune enfant ins­ti­tu­tion­na­lisé depuis la prime enfance était tous les jours au tra­vail d’un réel absolu. Chaque chan­ge­ment de pièce, chaque entrée et sor­tie d’une nou­velle per­sonne dans son champ de vision le pré­ci­pi­tait à frap­per ou aboyer. Il aboyait avec tout son corps dressé et une tona­lité extrê­me­ment sai­sis­sante. C’était l’enfant « ber­ger alle­mand ». Un jour lors d’un ate­lier bri­co­lage, il s’arrête sur un vélo et nous confec­tion­nons ensemble un pot d’échappement, un réser­voir. Il me dit : « C’est une moto… et nous deux on est des mecs » qu’il pro­nonce en se dres­sant et en com­men­çant à rou­ler des épaules. Quasi auto­ma­ti­que­ment, dans un réflexe cli­nique et devant l’évidence de la dignité de ce jeune par­lêtre à s’arrimer à quelques insignes lui per­met­tant d’entrer dans le lien, j’appuie cette petite nomi­na­tion et roule un peu des épaules avec lui. Bien sûr, dans ma sin­gu­la­rité je ne croyais pas à ces semblants-là. Mais pour lui, à ce moment-là de son par­cours, c’était ce qui lui don­nait un corps et trai­tait ma présence.

Après une bal­lade à Prague lors d’un camp d’été avec un autre jeune ado­les­cent, ce der­nier rentre dans notre gîte et com­mence à tout retour­ner. Il hurle : « Je le savais que vous m’ameniez chez les homos. » Il jure, casse une porte, jette des objets. Il mesure déjà plus d’un mètre quatre-vingt-dix et sa rage est très impres­sion­nante. Je me mets à mar­cher à côté de lui, dans le tour­billon de son mou­ve­ment, je me cale sur son rythme, avec l’air de ne rien com­prendre à ce qu’il raconte. Lorsqu’il ne casse pas quelque chose il me regarde avec colère et m’explique petit à petit qu’il a croisé un couple d’hommes dans la rue. Cela lui a fait une sen­sa­tion très étrange dans le corps et il ne sup­porte pas ça. Il ne se calme vrai­ment pas et conti­nue à frap­per dans les murs. Un moment où il res­pire je me mets à par­ler fort : « Tu te sou­viens de cette par­tie de foot que nous avions faite quand nous étions en Croatie. » Il s’arrête un peu et dit « oui », puis reprend encore plus fort : « Mais la Croatie c’est la capi­tale de l’homophobie ! On était bien là-bas. » Sa rage explose de nou­veau mais il est plus accro­ché à la parole. Nous conti­nuons à mar­cher. Dans le dis­cours, il nous met à la place de l’avoir mené de force dans ce pays qui est venu ébran­ler ses appuis. Sa colère monte, des­cend, je marche à côté, attrape ses signi­fiants, les déplace. « Croatie… Espagne… Barcelone… foot… Champion’s League, ciga­rette, vapo­teuse. » C’est fini. Un grand calme lors du souper.

Dans une situa­tion comme celle-là, l’orientation cli­nique est d’abord que la jouis­sance puisse se bor­der pour le sujet, répondre depuis ses prin­cipes ce serait s’adresser à son propre Autre. Ce n’est pas une posi­tion sou­te­nable pour le cli­ni­cien et cela pré­ci­pite le sujet dans le pas­sage à l’acte.

Dans notre cli­nique au quo­ti­dien, nous avons l’occasion de ren­con­trer des jeunes qui ont construit bon nombre de bri­co­lages, d’indentifications sin­gu­lières et d’orientations éthiques qui entrent plus en réson­nance avec des enga­ge­ments, des convic­tions ou opi­nions per­son­nelles qu’un cli­ni­cien peut avoir en tant que citoyen. Mais notre orien­ta­tion cli­nique reste la même, nous mili­tons pour le savoir y faire de chaque-Uns, avec la jouis­sance et lalangue. C’est un prin­cipe fon­da­men­ta­le­ment hors norme, et bien entendu au-delà du bina­risme. Marie Hélène Brousse vient ici dis­si­per tout mal­en­tendu : « Il convient de s’amarrer fer­me­ment, écrit-elle, à l’affirmation sui­vante : l’abord du sexe par la psy­cha­na­lyse est sin­gu­lier : chaque ana­ly­sant y est unique et son rap­port à la jouis­sance sexuelle n’y est déter­miné ni par le bio­lo­gique, ni par le genre, ni par l’ordre social. Il l’est par un trauma. [1]»

Dire que nous nous orien­tons d’un au-delà de la norme n’efface pas que la matière du sujet – notre matière de tra­vail en tant que cli­ni­cien – reste lalangue. Et c’est à ce titre que nous ne devons pas être dupe du fait que « sexuelle ou pas, petite ou grande, la dif­fé­rence est un des fon­da­men­taux de l’ordre lan­ga­gier [2]». Dès lors, c’est un véri­table exer­cice d’éthique au quo­ti­dien avec lequel nous sommes au tra­vail et nous ne devons pas être impres­sion­nés par cer­taines ten­ta­tives de sor­tie de l’horreur du réel par un bina­risme effrayant. Dans la deuxième vignette pré­sen­tée plus haut – la plus déli­cate – il y a un pro­fond refus du cli­ni­cien de sou­te­nir le dis­cours homo­phobe. C’est pour cela que je n’ai rien voulu entendre, dans le sens où je n’ai pas dis­cuté le sens de ce qu’il disait. Ni pour, ni contre. Être contre aurait été une manière d’entendre le sens. Il était ques­tion pour­tant de res­pec­ter ce temps de défense contre un réel in-assumable pour lui, et s’accrocher de manière déci­dée à d’autres points de sa langue, d’autres traits qui tiennent un corps et un être dans la dignité du trai­te­ment de sa souf­france selon son style hors-norme et hors-sens. La psy­cha­na­lyse comme expé­rience per­son­nelle bien sûr mais aussi comme orien­ta­tion cli­nique est « une pra­tique de dési­den­ti­fi­ca­tion [3]». En cela les ins­ti­tu­tions, par leur condi­tion d’accueil de la marge, sont une bonne école.

[1] Brousse M.-H., Mode de jouir au fémi­nin, Paris, Navarin, 2020, p. 13.

[2] Brousse M.-H., « le trou noir de la dif­fé­rence sexuelle », Le Zappeur, 2 mai 2019, publié sur le blog de l’institut de l’enfant.

[3] Laurent É., Feuillets du cour­til, n° 4, avril 1992, archive consul­table en ligne.

image_pdfimage_print

Articles simi­laires

6e jour­née d’étude

Agenda

Pas d’é­vé­ne­ment actuel­le­ment programmé. 

Étude et recherche

Atelier d’é­tude 2020–2021

Zappeur

Zapresse