Vers le réel de la sexua­tion chez l’enfant

Texte publié le 1 juin 2020

Vers le réel de la sexua­tion chez l’enfant

Texte publié le 1 juin 2020

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Vers le réel de la sexua­tion chez l’enfant

Par Jean-Robert Rabanel

Comment sai­sir l’inflexion don­née à notre recherche par Jacques-Alain Miller, de la dif­fé­rence sexuelle à la sexua­tion des enfants ? Serait-ce une inflexion du Lacan clas­sique, celui de l’inconscient struc­turé comme un lan­gage, celui de l’Autre préa­lable, vers le Lacan de l’objet jusqu’au Lacan de la jouis­sance ? La sexua­tion de l’enfant enté­rine le pas­sage à l’Autre qui n’existe pas.

La dif­fé­rence tra­duit la pré­sen­ta­tion du sexe avec Freud comme un sexe psy­chique et non bio­lo­gique, ainsi que l’ont fait dévier les post-freudiens, spé­cia­le­ment les méde­cins new-yorkais de l’IPA. La dif­fé­rence des sexes insiste sur l’importance de l’anatomie humaine et de la vision pour en accen­tuer les consé­quences psy­chiques. Elle va avec le ver­sant oppo­si­tion­nel du signi­fiant arti­culé, S1-S2, qui fait valoir l’identification signi­fiante avec un seul signi­fiant, autour de l’avoir ou pas. En fai­sant la pro­mo­tion de la signi­fi­ca­tion du sexe, la dif­fé­rence laisse pro­blé­ma­tique le réel de la sexua­lité dans les défi­lés du signi­fiant tel que Lacan le pro­blé­ma­tise dans le Séminaire XI[1] avec un sta­tut de reste de l’objet petit a et les objets pul­sion­nels. Ici, un signi­fiant prend une place pré­pon­dé­rante, le phal­lus comme signi­fiant de la jouis­sance.

Lacan va pas­ser du signi­fiant à la fonc­tion pro­po­si­tion­nelle pour son lien au réel en iso­lant plu­sieurs fonc­tions : la fonc­tion symp­tôme, la fonc­tion phal­lique et la fonc­tion de l’écrit pour la jouis­sance. C’est la consi­dé­ra­tion de la logique pro­po­si­tion­nelle selon Frege qui intro­duit le vrai impos­sible, soit l’impossible à écrire le rap­port entre les sexes. C’est ici que se situe la sexua­tion dans le Séminaire XX[2] et dans le texte « L’Étourdit [3]».

Viendra enfin, avec le DEL[4], la dimen­sion du corps par­lant et du par­lêtre : à la place du sujet comme sub­sti­tu­tion à la réfé­rence pla­to­ni­cienne de la signi­fi­ca­tion du sexe, la consi­dé­ra­tion aris­to­té­li­cienne du sens-jouis, soit la jouis­sance et le corps qu’il faut.

Dès lors, nous ne sommes plus dans la pseudo-biologie des pul­sions freu­diennes, ni non plus dans la mas­ca­rade des sem­blants du sexe signi­fiant, mais dans l’abord de la sexua­lité à par­tir de la jouis­sance, c’est-à-dire à par­tir de l’Un séparé de l’Autre, l’Un tout seul, celui qui convient à ce que Lacan résume des dires de Freud sur la sexua­lité : il n’y a pas de rap­port sexuel.

La dif­fé­rence sai­sie à par­tir de la struc­ture signi­fiante

La dif­fé­rence des sexes est sai­sie à par­tir de la cas­tra­tion réécrite selon la fonc­tion de la parole dans le champ du lan­gage qui pro­meut le phal­lus comme signi­fiant unique dans l’inconscient auquel les sexes se rap­portent, selon la moda­lité de l’être et de l’avoir, c’est-à-dire les deux auxi­liaires de la langue. La dif­fé­rence des sexes qui, pour Freud, vaut par ses consé­quences psy­chiques incons­cientes, sera rap­por­tée, par Lacan, à l’incidence du phal­lus dans la struc­ture sub­jec­tive. Cette pré­sen­ta­tion de la dif­fé­rence des sexes vaut donc par son ver­sant iden­ti­fi­ca­toire. Telle est la vérité de la dif­fé­rence des sexes.

Lacan parle, en effet, en termes de mas­ca­rade phal­lique pour les deux sexes, le phal­lus inter­ve­nant comme signi­fiant pour recou­vrir, mas­quer le non-rapport sexuel. Ce ver­sant iden­ti­fi­ca­toire du phal­lus irréa­lise les rap­ports entre les sexes. L’incidence de la dif­fé­rence porte sur la struc­ture sub­jec­tive en ins­tau­rant de nou­velles symé­tries entre désir et amour. L’Œdipe porte, pour le gar­çon, sur le désir ; il porte sur l’amour pour la fille. Ce que homme et femme ont en com­mun, c’est la cas­tra­tion, mais seule­ment au titre de ce qu’ils sont les mêmes. Reste l’énigme de la fémi­nité.

En 1958, Lacan relance le débat autour de la que­relle du phal­lus[5] avec l’affirmation de la posi­tion clé du signi­fiant phal­lique dans le déve­lop­pe­ment libi­di­nal, c’est-à-dire la ques­tion du sta­tut – ima­gi­naire, réel ou sym­bo­lique – à accor­der à l’incidence du phal­lus dans la struc­ture sub­jec­tive[6] (trans­crip­tion du déve­lop­pe­ment en syn­chro­nie), ména­geant ainsi une part d’inanalysable du sexe dont il fait l’altérité radi­cale fémi­nine.

La dif­fé­rence sai­sie à par­tir de la jouis­sance

Tout autre chose est la dif­fé­rence sexuelle consi­dé­rée à par­tir de l’Autre qui n’existe pas. Dès lors se mettent à exis­ter bien d’autres sexes que les deux : le mas­cu­lin et le fémi­nin qu’autorise le phal­lus, la cas­tra­tion dans le champ du lan­gage, à celui qui parle, qui sont trop près de ce que consi­dère le genre.

C’est cette dif­fé­rence sexuelle-là qui nous amène à consi­dé­rer la sexua­tion, par-delà l’Autre et dans une radi­cale dis­tinc­tion d’avec le genre, c’est-à-dire selon le corps qui le sym­bo­lise : « La jouis­sance de l’Autre, de l’Autre avec un grand A, du corps de l’Autre qui le sym­bo­lise, n’est pas le signe de l’amour [7] ». Le sexe n’est plus à sub­jec­ti­ver par un sujet défini comme ce que repré­sente un signi­fiant pour un autre signi­fiant, mais comme un signe, iden­ti­taire cette fois, déli­vré par celui qui se sub­sti­tue à l’Autre struc­turé comme un lan­gage et qui n’existe pas : Y’a d’l’Un et rien d’Autre. C’est ici qu’une place doit être faite au texte de Lacan « L’Étourdit » qui est un exer­cice fré­géen[8]. La fonc­tion de l’écrit vient à la place de la fonc­tion de la parole pour, cette fois, défi­nir les consé­quences psy­chiques de cette dif­fé­rence[9].

À par­tir des années 1970, avec ses for­mules de la sexua­tion, Lacan consi­dère le mode propre du sujet à se ran­ger comme variable dans la fonc­tion phal­lique. Il y a deux façons de s’y ins­crire qui cor­res­pondent à deux modes de jouir du phal­lus. Dans le rap­port à l’autre sexe, le sujet est soit tout entier pris dans la fonc­tion (F x = homme), soit pas tout entier pris dans la fonc­tion (F x = femme).

La consi­dé­ra­tion de la fonc­tion phal­lique comme fonc­tion de jouis­sance fait valoir le réel de la dif­fé­rence des sexes. Ainsi, de la vérité de la dif­fé­rence des sexes au réel de la dif­fé­rence des sexes, s’opère le virage de la signi­fi­ca­tion au réel. Il y a lieu de consi­dé­rer une dif­fé­rence entre le phal­lus comme signi­fiant, qui est tou­jours d’identification, qui vaut pour la signi­fi­ca­tion, et le phal­lus comme fonc­tion de jouis­sance, qui vaut comme iden­tité (être de jouis­sance).

Dans son cours du 10 juin 1987[10], J.-A. Miller a déve­loppé la notion de fonc­tion issue de la théo­rie des ensembles afin de sai­sir deux fonc­tions dis­tinctes que Lacan attri­bue au signi­fiant : une fonc­tion de repré­sen­ta­tion qui est trans­port du sym­bo­lique dans l’imaginaire ; une fonc­tion symp­tôme qui est trans­port du sym­bo­lique dans le réel. S’il y a d’abord la jouis­sance de l’Un comme sub­stance, com­ment en venir à l’Autre ? C’est l’existence de l’Autre qui se trouve ainsi pro­blé­ma­ti­sée. « La construc­tion de l’Autre, dit J.-A. Miller, est une sous­trac­tion au niveau de la jouis­sance de l’Un ». Il évoque là les sous­trac­tions par l’interdit : celle de la jouis­sance de la mère comme objet, celle phal­lique par la cas­tra­tion ; les sous­trac­tions par le signi­fiant, la parole, le lan­gage (mort du sujet, l’inconscient lui-même), les sous­trac­tions par le fait même de la sexua­tion : petit a.

C’est dans cette pers­pec­tive que nous pour­rons abor­der la ques­tion de la sexua­tion, plus spé­cia­le­ment chez l’enfant psy­cho­tique. À l’Institut de l’Enfant, des pro­lon­ge­ments cli­niques sont à attendre du savoir des enfants, de leur lalangue. C’est pré­ci­sé­ment ce qu’à par­tir de la cli­nique iro­nique[11] nous pra­ti­quons avec les enfants psy­cho­tiques. C’est ce que nous espé­rons pro­duire au sein de l’Atelier de l’IE pour une cli­nique iro­nique de la sexua­tion chez l’enfant.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts de la psy­cha­na­lyse, Paris, Seuil, 1977, p. 137–169.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

[3] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449–496.

[4] Dernier ensei­gne­ment de Lacan.

[5] Cf. Naveau P., « La que­relle du phal­lus », La Cause freu­dienne n° 24, 1993, p. 12–16.

[6] Lacan J., « Propos direc­tifs pour un Congrès sur la sexua­lité fémi­nine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 11.

[8] Cf. Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. 1, 2, 3, 4 » (1984–1985), ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du Département de psy­cha­na­lyse de l’université Paris VIII, cours des 23, 30 jan­vier et 6 février 1985, inédit.

[9] Par exemple basée sur le trois ronds, RSI pour le sexe avec nœud bor­ro­méen. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil, 2001 & « La Troisième », La Cause freu­dienne n° 79.

[10] Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne, Ce qui fait insigne », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du Département de psy­cha­na­lyse de l’université Paris VIII.

[11] Miller J.-A., « Clinique iro­nique », La Cause freu­dienne n° 23, 1993, p. 7–13.

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