L’Énigme du Sphinx

Texte publié le 15 février 2021

L’Énigme du Sphinx

Texte publié le 15 février 2021

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L’Énigme du Sphinx

par Vilma Coccoz

 

C’est le titre de l’un des cha­pitres des Trois Essais sur la théo­rie sexuelle consa­cré à la sexua­lité infan­tile, où Freud avance dans ses décou­vertes, inau­gu­rant une nou­velle façon de com­prendre et de tra­vailler avec les enfants, tel que le dit Jacques-Alain Miller, non seule­ment comme êtres de jouis­sance, mais aussi comme êtres de savoir, un savoir authen­tique digne de res­pect[1].

Pour Freud, la curio­sité infan­tile ne se réveille pas spon­ta­né­ment : « Ce ne sont pas des inté­rêts théo­riques mais des inté­rêts pra­tiques qui mettent en branle l’activité de recherche chez l’enfant [2]». Ce « pre­mier, […] grand pro­blème de la vie [3]» sur­git tel un aiguillon devant la menace de ses condi­tions d’existence, que sus­cite l’apparition réelle, ou sus­pec­tée, d’un frère, et la crainte des consé­quences que cela pour­rait engen­drer, invi­tant à médi­ter sur la pro­ve­nance des enfants. Au début, le sujet ne s’occupe pas de la dif­fé­rence des sexes, laquelle est accep­tée sans « ren­con­trer d’opposition ni sou­le­ver de ques­tions [4]».

La ques­tion « d’où viennent les enfants ?[5] » donne une forme à l’énigme qui entoure l’origine de l’être dans le champ du sym­bo­lique, pour laquelle manque une réponse uni­ver­selle. Freud com­pare cette ques­tion à celle du Sphinx de Thèbes qui, selon le gram­mai­rien Aristophane de Byzance, s’énonce ainsi : « Il existe sur terre un être pourvu d’une seule voix, qui a d’a­bord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir. C’est le seul qui change son aspect parmi tous les êtres qui bougent sur terre, dans l’air ou dans la mer. Mais quand il marche sur plus de pieds, alors la mobi­lité de ses membres est beau­coup plus faible [6]».

D’après le mythe, des notables de Thèbes avaient suc­combé parce qu’ils n’avaient pas réussi à répondre à la ques­tion incar­née par cet être ambigu, jusqu’à ce qu’Œdipe, mau­dit avant même que d’être né, ne s’adresse au Sphinx en ces termes : « Écoute, même si tu ne le veux pas, muse du mau­vais pré­sage des morts, ma voix, qui est la fin de ta folie. Tu as parlé de l’homme, qui quand il rampe par terre, au début, il naît d’une femme comme un qua­dru­pède sans défense, et, en vieillis­sant, il s’appuie sur une canne comme sur un troi­sième pied, por­tant son cou plié par la vieillesse [7]».

Lacan nous apprend à voir dans le sphinx cet être fait de deux mi-corps une illus­tra­tion d’un mi-dire, en fili­grane, à tra­vers lequel se for­mu­lait au peuple de Thèbes la ques­tion de la vérité, res­tée en sus­pens jusqu’à être sup­pri­mée par celui qui tom­bait dans son piège, car « qui sait ce qu’est l’homme ? [8]». Il ignore que sa réponse anti­cipe son propre drame, lui, Œdipe, connu pour ses pieds enflés, appar­te­nant à une « lignée [qui], se dis­tingue jus­te­ment […], de ne pas mar­cher droit [9]». Le mal­heur refera sur­face et sera deux fois plus grand pour Thèbes, en « le frap­pant dans son ensemble sous cette forme ambi­guë qui s’appelle « la peste [10]».

La vérité se rejoue ainsi dans la tra­gé­die pour celui qui n’est pas par­venu au trône par la voie légi­time de la suc­ces­sion[11], mais par le biais d’un choix qu’a fait de lui un maître pré­ten­dant clore la ques­tion par une réponse uni­ver­selle. Retour de la vérité, « à la fin il lui arrive ceci, non pas que les écailles lui tombent des yeux, mais que les yeux lui tombent comme des écailles[12]», selon les mots de Lacan. La logique qui noue le mythe à la tra­gé­die nous enseigne sur la façon de trai­ter les enfants et leurs énigmes, et nous aver­tit du prix à payer quant aux pestes qui peuvent se déchaî­ner lorsqu’on tente d’imposer une réponse uni­ver­selle à ces ques­tions existentielles.

Dans son éla­bo­ra­tion des ques­tions sexuelles infan­tiles, le sujet y « met le corps », c’est pour­quoi elles résistent à toute « illus­tra­tion objec­tive ». Et celui qui pré­tend exer­cer son auto­rité en essayant de les démen­tir s’érigera comme impos­teur[13]. Elles ne sont pas le fruit d’un caprice, insiste Freud, cha­cune d’elles ren­ferme « un frag­ment de pure vérité [14]» car elles se lient aux pul­sions, ce qui explique que le sujet y tienne autant. La pen­sée n’est pas neutre, elle n’est pas le résul­tat d’une connais­sance du monde. Lacan, para­phra­sant Aristote, en offre la ver­sion ana­ly­tique : « l’homme pense avec son objet[15] ».

Freud éta­blit un paral­lèle entre les théo­ries sexuelles infan­tiles et les « géniales[16] » construc­tions des adultes, dans les­quelles il voit comme des ten­ta­tives de résoudre les pro­blèmes uni­ver­sels met­tant la pen­sée au défi et dont « On croit per­ce­voir l’écho […] dans un grand nombre d’énigmes des mythes et des légendes [17]». Bien que ces efforts se heurtent à une dif­fi­culté, – l’absence de repré­sen­ta­tion du rap­port sexuel [18]- , impasse qui condi­tionne leur « échec typique », Freud fait valoir que l’on ne peut mini­mi­ser leur impor­tance sub­jec­tive : pas­sée la pre­mière dés­illu­sion, les recherches se pour­suivent, de façon « soli­taire ; elles repré­sentent un pre­mier pas vers l’orientation auto­nome dans le monde [19] ».

Même si la conclu­sion à laquelle le sujet par­vient peut être satis­fai­sante, son insuf­fi­sance en tant que réponse uni­ver­selle resur­gira à l’occasion des moments cru­ciaux de la vie. Cette insuf­fi­sance trou­vera à se for­mu­ler dans l’urgence, à l’instar de celle que vivent les dits « migrants » qui sur­vivent dans des camps de réfu­giés syriens et qui réclament à cor et à cris que leur huma­nité soit prise en compte. Un écho à l’appel sus­cité par la ques­tion d’Arlequin, ce per­son­nage de l’opéra l’Empereur de l’Atlantis, de Viktor Ullmann : « Suis-je un homme ? À quoi res­semble un homme ? ».

 

 

Traduit de l’espagnol par Silvana Belmudes Nidegger

Révisé par Dominique Corpelet

 

 

 

[1]. Cf. Miller J.-A., « L’enfant et le savoir », Peurs d’enfant. Collection de la Petite Girafe, Navarin, 2011, p. 18.

[2]. Freud S., « L’Énigme du Sphinx », Trois Essais sur la théo­rie sexuelle, Gallimard Folio Essais, 2005, p. 123.

[3]. Freud S., « Les théo­ries sexuelles infan­tiles », La vie sexuelle, PUF, Paris, 1985, p. 17.

[4]. Ibid.

[5]. Ibid.

[6]. https://www.tesaurohistoriaymitologia.com.

[7]. Ibid.

[8]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psy­cha­na­lyse, Paris, Seuil, 1991, p. 140.

[9]. Ibid.

[10]. Ibid.

[11]. En guise de remer­cie­ment pour avoir résolu l’énigme du Sphinx, Œdipe a été invité à se marier avec la reine et à prendre pos­ses­sion du trône.

[12]. Quand il a su que c’était lui le cri­mi­nel dont par­lait l’Oracle de Delphes, comme condi­tion pour trou­ver une fin à la peste, Œdipe s’est arra­ché les yeux.

[13]. Roy D., « Fictions d’enfance », La Cause Freudienne, no87, 2014, p. 12.

[14]. Freud S., « Les théo­ries sexuelles infan­tiles », op. cit., p. 19.

[15]. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fon­da­men­taux de la psy­cha­na­lyse, Seuil, Paris, 1973, p. 60.

[16]. Freud S., « Les théo­ries sexuelles infan­tiles », op. cit., p. 19.

[17]  Freud S., « Les théo­ries sexuelles infan­tiles », La vie sexuelle, PUF, Paris, 1985, p. 17.

[18]. Face à cette impos­si­bi­lité struc­tu­relle, le sujet va orien­ter sa recherche en essayant de dis­cer­ner qui détient le pou­voir. De cette recherche sur­git la décou­verte fon­da­men­tale du désir de la mère, assi­milé par Lacan avec la bouche d’un cro­co­dile du fait de la vora­cité que l’enfant peut res­sen­tir face à la cer­ti­tude de la supé­rio­rité de l’adulte.

[19]. Freud S., « L’Énigme du Sphinx », op. cit., p. 127.

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